La Compagnie Pazù (extrait du premier tome)

La longue silhouette noire se dressait de toute sa hauteur.

Un corbeau ouvrait ses ailes d’une identique couleur.

Elle n’était qu’un petit corps livré aux tourments incessants.

D’un percepteur à qui l’avait confié ses parents.

 

 

La litanie accompagnait les évènements qui se succédaient dans son esprit comme les airs de flute du muet lors de leurs représentations publiques. Dans ses songes, comme dans la réalité, elle grinça des dents. Là-bas, elle se revit grimper quatre à quatre l’étroit et glissant escalier de la petite église. Malgré sa jeunesse, elle était essoufflée, mais point de fatigue. Si elle était épuisée, c’était de la vie qu’on lui faisait mener.
« Je ne crois pas en Dieu, les Anges et la Sainte-Trinité » avait-elle déclaré un jour au curé qui se chargeait de sauver les âmes des paroissiens.
Si l’homme était d’un naturel bon enfant, il ne pouvait cependant fermer les yeux sur un tel blasphème. Il avait appelé les géniteurs de l’enfant – de fervents croyants qui assistaient à tous les offices – et leur avait répété les mots de leur gamine. Le père avait manqué de crever là, sur place, quant à la mère, elle avait éclaté en sanglots. Ils ne comprenaient pas, ils avaient eu beaucoup d’enfants avant Anasofia et aucun n’avait jamais proféré de telles horreurs. À présent qu’ils étaient presque tous morts, la mère les plaçait tous à droite du Saint-Père. Elle avait oublié qu’Igniacio se battait tout le temps avec les enfants du village et qu’il avait cassé les dents de devant du gamin du fermier d’à-côté, que Franco avait volé le curé et que l’ainé, Roberto, avait violé une fille le jour de la Saint Jean.
Le curé avait pris la gamine à part et lui avait expliqué que jamais elle ne monterait au Paradis si elle rejetait Dieu. Elle avait ri comme s’il lui racontait une plaisanterie. Peut-être n’aurait-elle pas dû. Mais du haut de ses quelques années, elle n’avait pas mesuré l’importance de sa trop vive réaction.
Le prêtre, juste parce qu’il était trop bon, l’avait envoyée chez l’AUTRE. Celui-là était un monstre. La Grande Noire l’avait marqué de manière indélébile. S’il n’avait pas succombé à l’épidémie, son visage – et peut-être également le reste de son corps, elle n’avait pas été tentée de vérifier – restait maculé de ganglions qui, s’ils n’étaient plus purulents, n’en restaient pas moins inquiétants. Il avait également des yeux terribles cerclés de rouge. C’était un regard qui s’était fixé sur la mort et qui n’avait pas cillé.
Elle avait connu son nom. Pourtant, elle ne l’avait jamais appelé autrement que « Fratello Corvino », le frère corbeau. Il la terrifiait. Bien entendu, il Corvino appliquait de très durs châtiments corporels, mais ses tourments non physiques étaient pires encore. Il avait décidé de la ramener dans le droit chemin, quoiqu’il lui en coûte, persévérant pendant six mois, jusqu’à ce qu’Anso grimpe jusqu’au clocher et se laisse choir dans le vide. Elle avait rebondi sur quelque chose, sans doute était-ce pour cela qu’elle se s’était pas tuée.

 

Lasse de son zèle, la pauvre petite

N’ayant d’autre recours que la fuite

Grimpa le plus haut qu’elle put

Se livrant aux vents, d’un coup, elle chut.

 

On emmena son corps au cimetière

Aux côtés de ses sœurs et frères

Mais au moment où on l’enterra

Elle se redressa soudainement et hurla.

L’assemblée se montra épouvantée

On la dit possédée et marquée

Sur un bûcher, on décida de la monter

Et comme une sorcière de la brûler.

 

« Sorcière ! ».

De la terre dans les cheveux et dans la bouche, Anasofia s’était laissée tirer de la tombe fraichement creusée d’où elle s’était relevée jusqu’au village en émoi.
On criait autour d’elle en la frappant avec des verges humides. Elle avait mal partout.
Ses os étaient brisés.
Elle ne savait plus marcher.
Les hommes la trainaient à leur suite.
Elle aperçut son père parmi la foule de ceux qui l’insultaient

« Sorcière ! ».

On lui jetait des cailloux, certains atteignaient leur cible, mais la plupart se perdait sur le chemin, rebondissant dans la poussière.
Elle pleurait, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Elle se rappelait avoir sauté, en revanche, le reste était plongé dans l’obscurité la plus totale.
Fratello Corvo attendait sur le porche de l’église, les bras croisés sur maigre poitrine. Il n’avait pas l’air en colère, il paraissait juste déçu.
Un bref instant, Anso se demanda quel mal elle avait encore fait.
On l’attrapa par les cheveux qu’elle avait encore longs à cette époque, pour la jeter aux pieds du curé. Si elle entendit les vociférations des villageois, elle n’en comprit plus un mot. Ses oreilles bourdonnaient comme si elle s’était fourrée en-dessous des cloches lorsqu’on sonnait l’appel de la messe.

« Sorcière ! », c’était tout ce qu’elle percevait du vrombissement constant.
La fillette comprit seulement ce qui allait lui arriver quand on jeta des fagots sur la place.

 

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Mallaurig’s bridge

PTE Luiz I, Porto, Portugal

Si j’avais été à Porto avant d’écrire Mallaurig, j’aurais pu m’en inspirer pour créer ce pont entre les deux villes.

 

 

 

 

 

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L’équilibre de Dante, point final

Douze ans après sa mise en chantier, je viens de mettre un point final au 7ème volume de Grandeur et décadence de l’Empire de la Nouvelle Ère (plus communément surnommé GEDENE). En relisant le manuscrit, je me suis rendu compte… que je n’avais jamais écrit la fin.

Il me tarde de l’envoyer au Comité de lecture.

 

 

 

(couverture provisoire)

Un petit extrait :

Axenne. Je me nomme Axenne, mais personne ne m’a plus donné ce nom depuis bien longtemps.

Pour mon époux, je suis affublée de divers pseudonymes idiots qu’il trouve charmants et qu’il pioche tantôt dans le registre de la pâtisserie, tantôt dans le registre animalier.

Ne vous fourvoyez pourtant point : mon époux ne surnomme ainsi qu’à l’abri des oreilles indiscrètes, si ce n’est celles de nos Esdos, êtres insignifiants s’il en est.

Aux prémices de notre mariage, je lui avais pourtant signifié que les mots doux m’irritaient, force est de constater qu’avec le temps, ce cher Khad a su m’amadouer. Après huit ans de mariage, je ne les entends presque plus…

Devant le commun des mortels, Khad se montre moins familier, même si je lis dans son regard l’envie de poursuivre son petit jeu de roucoulades.

Parfois sa langue dérape et il est obligé de couvrir son erreur d’un toussotement embarrassé qui est finalement passé aux yeux de nos pairs pour un tic nerveux.

Non, mon très cher Khad m’appelle par mon titre, comme tout Grand d’Empire se doit de le faire en société : Madame le Qaeder de la Nuestra.

Chaque fois que je l’entends sonner, je ne peux m’empêcher de ressentir un léger frisson qui me remonte du bas du dos et me chatouille la racine des cheveux. Cela fait huit ans que je ne m’y habitue pas…

Certains esprits chagrins trouvaient certainement à médire sur le sujet, personnellement, je m’en moque. Une épouse de Grand d’Empire doit se montrer au-dessus des mesquineries de la plèbe, bien que les traits les plus acérés viennent souvent de la noblesse, notre soi-disant amie et alliée.

Il se fait que Madame le Qaeder de Bleys, épouse du conseiller de Lord Andul, notre révéré Gouverneur, se trouve être la pire mégère de notre siècle, persécutant l’une ou l’autre au gré de son envie de nuire.

Pour en avoir discuté avec les autres Dames de la Cour de notre bon Gouverneur, je sais que Madame de Bleys n’est guère appréciée (je pense utiliser ce que mon époux Khad nomme « un euphémisme », mot qu’il tient justement de Monsieur le Qaeder de Bleys, l’ironie est plaisante !), cependant nul n’ose l’attaquer ouvertement. L’on craint son courroux, ai-je compris.  Personnellement, je ne crois guère au pouvoir destructeur de la parole. Il y en a un bien plus puissant que je n’ose nommer de peur qu’une personne mal avisée ne tombe sur ce disc, mais je vous prie de croire qu’il est infiniment plus rentable pour qui le maîtrise et je pense qu’en ce domaine, Madame de Bleys et son âge vénérable n’égaleront jamais les plus jeunes dames.

Mais je m’égare.

Mon époux le Qaeder m’a dit que mon esprit tentait de fausser compagnie au reste de mon corps. Il a sans doute raison. Peut-être devrais-je me surveiller avant de livrer, par accident, des informations qui compromettraient ma sécurité.

Quoiqu’il en soit, même mes amies – pardonnez-moi ce qualificatif mais je dois les nommer ainsi, faute de terme plus approprié – ne me nomment par mon prénom, préférant un « Ma Chère » de bon aloi ou un impersonnel et révérencieux « Madame de la Nuestra ». Je ne leur en veux point, ces dames sont pareilles à moi : prisonnières dans le monde des hommes dont elles sont les débitrices.

Je ne me lasserai jamais de le dire : j’ai eu une chance inouïe de rencontrer Khad de la Nuestra. J’ai été bénie par le bon Dieu Aur puisqu’Il m’a permis de rencontrer un être aussi sensible et merveilleux que cet homme-là. Si j’étais tombée sur un barbon comme Igor Arklève, un prétentieux comme Valère Saint-Guibert ou une brute épaisse comme Skor Montován, ma vie n’aurait point été aussi parfaite.

Nous n’avions qu’un seul point de désaccord et celui-ci – je ne sentais très fort par moments, quand Khad n’arrivait plus à contenir sa peine – lui dévorait les entrailles et gâtait son sommeil.

Dans l’Empire, il est un fait établi que c’est le mérite et non la filiation qui bâtit une carrière dans le domaine militaire. Bien sûr, une charge peut se transmettre de père en fils, cependant, aux yeux de la Loi du Codex, elle n’est jamais systématiquement héréditaire. Ainsi, la noblesse de l’Empire se renouvelle périodiquement, évitant toute consanguinité malsaine et népotisme.

Le Qaeder Khad de la Nuestra est un homme apprécié par ses subalternes,  Iarls et Najars. Je ne souhaite pas jouer outre mesure à la belle idiote amoureuse cependant, comme je l’ai signalé plus haut, la personne que j’ai épousée est pétrie des qualités qui font ce que j’appelle les dignitaires haut-de-gamme. Ce sont d’ailleurs ses excellentes références qui l’ont nommé « hôte permanent de la Cour de Lord Andul ». Ce privilège a beaucoup plu à Khad même s’il l’a décliné. Il a fallu faire montre d’énormément de diplomatie pour en pas froisser le Gouverneur et je pense que, dans l’ensemble, Khad a bien manœuvré. Il a réussi à ménager la chèvre et le chou en acceptant une résidence ponctuelle de notre couple à la Cour. Nous y séjournons donc quelques semaines toutes les saisons pour rendre hommage à notre Gouverneur, guère trop pour ne pas laisser l’armée de notre Région uniquement aux mains des Iarls.

Très professionnel, Khad aime avoir un œil sur la Région qu’il protège et c’est tout à son honneur.

Madame de Bleys s’en trouve fort marrie ; la voilà bien en peine de nous chercher querelle !  

Je m’égare à nouveau, je suis incorrigible…

Peut-être d’ailleurs est-ce intentionnel car le sujet me touche énormément.

Même s’il n’est guère certain que sa charge échoie à son enfant (et je le soupçonnais même de ne guère le souhaiter), Khad de la Nuestra aurait donné beaucoup et même davantage pour avoir un nourrisson dans les bras. Un reflet de moi et de lui-même, ce qui, pour un homme, est la normalité même.

Pourtant, les Dieux sont témoins que je ne lui en donnerai point.

Au début, je lui ai fait croire que mon ventre était stérile comme les Terres de l’Aquila, je n’ai pourtant pu garder ce mensonge très longtemps.

Son désespoir immense lui fit commettre une folie ; il s’arrangea avec le révérend-docteur Von Derstatd pour me faire examiner à mon insu. Les résultats que Von Derstatd lui transmirent provoquèrent chez mon époux sa première crise de colère – que dis-je ? de rage – à mon endroit. Même s’il ne m’a point touchée, j’ai vu cet homme tant aimant se muer en bête, j’ai vu ses traits se durcir jusqu’à lui former un masque hideux dont la remembrance me fait frissonner aujourd’hui encore. Il m’a fallu déployer des trésors de patience pour le calmer car Khad pensait que mon amour pour lui était perdu. Je l’ai vu rugir et pleurer dans la même minute, et si je lui ai affirmé avoir tiré un trait sur toute cette histoire, en vérité, il n’en est rien.

Longtemps je  craignis de l’avoir perdu bien davantage par affection pour lui que parce que cet amour m’avait été imposé.

Dès lors, à chaque instant qui succéda cette crise, j’eus peur de lui déplaire à nouveau.

Je priai Culpa, ma Déesse, qu’il n’en fut rien, qu’Elle m’accorde la chance de passer au travers des mailles du filet et que je puisse vivre cette existence qui était devenue mienne. 

Puis, un jour du mois des Cermales, alors que je choisissais, en compagnie de Madame Montován, une nouvelle étoffe pour les rideaux du petit salon et que je donnais des instructions précises au maître-drapier qui allait se charger de la découpe, je sentis une présence dans mon dos. Croyant qu’il s’agissait de l’un de mes esclaves-domestiques, je ne pris point la peine de me retourner, mais le souffle de l’inconnu dans ma nuque m’informa qu’il n’en était rien. Aucun Esdo ne se serait autorisé de telles privautés !

Avant de pouvoir esquisser le moindre mouvement, on m’avait glissé ces quelques mots dans le creux de l’oreille :

« Les Sept Sœurs se rappellent à toi, Axenne. »

Le corps complètement paralysé, le cœur pris dans un étau, je ne pus que hocher la tête. Mes yeux ne quittaient guère ma compagne, Madame Montován, qui palabrait avec l’artisan, tellement absorbée par sa conversation qu’elle n’avait pas pu voir l’inconnue (sa voix ne me permettait aucun doute à ce sujet) se glisser dans mon ombre.

Il me revint à l’esprit que mes Esdos étaient restés dehors devant la calèche et je les aperçus qui jetaient de temps à autre un regard atone par la vitrine du magasin sans se préoccuper le moindre du monde de ce qui s’y passait.

En tant que Dame de Empire, j’avais droit à une minuscule escorte militaire quand je me déplaçais mais je l’avais toujours refusée, arguant le fait que nul ne souhaitait attenter à la vie de la femme d’un Qaeder au demeurant fort apprécié. Je le regrettai ce jour-là… De toute manière, qu’aurais-je pu faire ? L’inconnue ne me menaçait d’aucune sorte. En outre, elle avait délibérément annoncé dès le départ de la part de qui elle venait.

« Les Sept Sœurs se rappellent à toi, Axenne. »

Je me rappelle m’être brièvement arrêtée sur le fait qu’elle m’avait appelée par mon réel prénom, ce qui n’était point fait pour me rassurer car il y avait peu d’inconnues qui me faisaient l’affront de tant de familiarité. Je réussis néanmoins à rassembler mon courage et murmurai du bout des lèvres pour ne point être entendue de ma compagne la question de circonstance :

« De qui s’agit-t-il ?

Les lèvres de mon interlocutrice invisible se rapprochèrent jusqu’à effleurer le lobe de mon oreille. Les deux syllabes si près soufflées me firent trémousser comme une petite fille. 

Ma salive reflua dans la gorge, je concevais de plus en plus de mal à l’avaler. Après des années de paix, ce que je redoutais me tombait dessus comme un couperet.

L’inconnue me susurra encore quelques phrases glaçantes et traça les grandes lignes de ma mission. Elle me fit comprendre qu’il s’agissait juste de mon activation, qu’ « on » me contacterait bientôt pour développer les points obscurs.

Je restai prostrée un certain temps sans éveiller l’attention de Madame Montován et de l’artisan. Quand ils se tournèrent enfin vers moi, la Montován  m’adressa ce sourire qu’elle n’arrivait jamais à rendre gai. On aurait dit que cette femme concevait de la pitié dans toute preuve de sympathie, mais quand on connaissait l’épouvantable caractère de son époux, on imaginait fort bien la raison de son attitude.

« Vous êtes bien pâle, ma chère. Souhaitez-vous une collation ?

Et sans attendre ma réponse, elle s’était tournée vers le maître-drapier et lui avait réclamé de quoi me sustenter. Je ne trouvai même pas la force de refuser, trop occupée à observer à l’intérieur de moi-même la lente destruction de ce qui avait été ma vie.

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L’Equilibre de Dante – 7ème tome de la saga (work in progress)

Je suis en train de retravailler sur le septième tome de la saga GRANDEUR ET DÉCADENCE DE L’EMPIRE DE LA NOUVELLE ÈRE.

Comme le chantait France Gall : « c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup ».

Cette saga – dont le premier tome est sorti en 2007 – me tient particulièrement à cœur.
Le tome précédent (Les Enfants de Jafez) était sorti en 2015. Pendant cette longue parenthèse, j’ai écrit plusieurs ouvrages, jamais publiés à ce jour et que je garde dans mes tiroirs pour les ressortir le moment venu.

Cette année 2018, j’ai eu l’idée (et le temps) de revenir sur ma saga.

« L’Équilibre de Dante » a été maintes fois remanié au cours des années depuis 2006, aucune des versions ne me satisfaisant.
Je suis enfin parvenu à une version intéressante, qui met en scène une nouvelle page sanglante de l’histoire de l’Empire, mais qui ferme également l’histoire du secret de Séliandre (CCe cycle – qui comporte cinq tomes – prend ses racines dans le « Triangle sous le sable » (2010).

Plus d’informations dans les prochaines semaines.

 

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Work in progress…

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Lester, le retour…

C’est vrai, ça fait longtemps que j’ai publié quelque chose sur mon blog.
Je suis en train de travailler sur « Spiritu sancto », mon prochain roman. On y retrouvera Lester Garrisson, l’anti-héros de la Fraternité des Atomes. Voici d’ailleurs un petit extrait.
J’espère qu’il vous plaira.

 

Elle a pris une balle.
Dans la tête.
La dernière phrase de son ancien patron résonne en lui, ad nauseam, comme le refrain d’une chanson à la mode. Il a envie de hurler, de cogner, de hurler, de mordre, de griffer, de s’automutiler. De boire, bien sûr.

Une autre partie de son esprit souhaite appeler Camille Müller (ce qu’il a fait, de nombreuses fois après avoir quitté Tessler, sans parvenir à la joindre) et lui dire combien il est désolé. Il sait qu’il n’est pour rien dans la terrible situation de Marina, cependant, c’est la première émotion qu’il ressent à son égard… Camille a passé tellement de temps à tenter de le tirer hors du trou qu’il se sent profondément redevable. Aurait-il été capable de l’épauler dans la situation inverse ? Franchement, il n’en était pas certain… Sa motivation n’avait pas varié d’un iota, même après avoir descendu une pleine bouteille de vodka. Il se sent juste un peu plus emballé qu’avant…

Il se penche en avant pour choper son vieux portable. Heureusement, le numéro de son ancienne collègue est mémorisé dans sa mémoire de ce brontosaure sinon, il ne parviendrait pas à enfoncer les touches tant il est beurré des deux côtés. Il presse sur le bouton « derniers appels » et l’appareil compose le numéro comme un bon soldat.

Il lui faut un temps infini avant d’arriver à porter le téléphone à son oreille. Quand il y arrive, la voix de la jeune femme égrène le même message entendu à l’infini depuis cet après-midi. Il laisse un énième message, laisse tomber l’engin sur le divan défoncé et ferme les yeux. Le bruit d’un camion-poubelle le réveille. Il est cinq heures du mat’ et sa position n’a pas changé depuis le début de son coma. Ses articulations le font souffrir, mais sa première action est de vérifier ses appels. Il n’en a pas. Il ne désespère pas, Camille doit être au chevet de son amour et ne désire pas être dérangée. Il comprend. Lui non plus ne voulait pas qu’on le joigne quand Naomi et Paige avaient été rayées de la carte du monde. Pourtant, contrairement à lui, Camille n’était pour rien dans le malheur qui l’accable.

Lester tente de se lever. Il a l’impression que le poids des pêchés du monde s’est abattu sur ses épaules pendant qu’il cuvait. Comme un zombie, il se débarrasse de ses vêtements qu’il balance au juger en travers de la pièce, avant de se jeter dans sa douche. L’eau est glaciale et, d’ordinaire, il attend au moins une minute avant d’oser y mettre le premier orteil. Ce matin, il a des choses à faire et besoin de se réveiller. Le jet lui exorbite les yeux, les durcit les tétons, lui rétracte la bite dans son pelvis et le fait claquer des dents. On dirait qu’on vient de lui envoyer la claque divine en travers de la gueule. Il serre les fesses et accueille, bon gré, mal gré, le jet qui n’a plus la puissance d’avant. Il se frictionne, se lave les cheveux et frotte tant ses aisselles qu’on dirait qu’il cherche à l’épiler.

Quand il sort, l’eau est à peine chaude.

Il passe ensuite quelques instants à faire dompter cette barbe de prophète qui le suit depuis la fin de l’affaire de la Fraternité des Atomes. Elle est tellement longue et drue qu’il doit passer par les ciseaux et jouer les paysagistes. Il doit se rendre à l’évidence : il n’est pas doué. Il ressemble à un Picasso. Le Pablo du poil. Il devrait tout raser, mais il ne peut pas s’y résoudre.

Il ne se rappelle plus la dernière fois qu’il était glabre. Si, en fait : pour cette petite conne avec laquelle il a trompé Paige. Sans doute est-ce pour cela qu’il s’est résolu à abandonner la lame… Aujourd’hui, il doit tourner la page. Cesser de s’apitoyer sur son sort pour venir en aide à quelqu’un qui lui est cher. Il va abandonner son boulot de merde de barman – s’il n’a pas été déjà viré – et va se consacrer à Camille et Marina.

Il va trouver qui a fait ça et le lui faire payer cher.        

Le kamizake s’était fait sauter et qu’à moins d’un coup de bol monstrueux, ils en auraient pour des semaines pour l’identifier. Lester ne voit pas trop comment aider les flics dans leur enquête, il n’a pas leurs moyens pour faire du porte-à-porte et encore moins leur logistique. Le sniper qui a profité de l’explosion pour se carapater lui semble une cible plus à sa portée. Après tout, c’est lui qui a logé une balle dans la boîte crânienne de la douce du docteur Müller…

Mais avant de commencer son enquête, il doit prendre son courage et deux mains et rendre visite à ses amies.

Il est six heures maintenant, encore un peu tôt pour débouler dans le quartier des infirmières. Il a le temps pour un café, il en a besoin s’il doit tenir jusqu’à la fin de la matinée sans une goutte de gnôle. Il a beau chercher dans tous les tiroirs de son minuscule logement, il doit se rendre à l’évidence : s’il veut sa caféine, il lui faudra aller la chercher…

Lester Garrisson enfile sans se presser un jeans qui a connu des jours meilleurs, un tee-shirt avec la tête de Kurt Cobain qu’il recouvre d’un gros pull. Sa parka kaki et ses bottillons de cuir achetés en seconde main terminent son habillage. Avant de sortir, il se saisit de son portable, constate qu’il est presque déchargé et s’encombre alors du chargeur.

Dans son quartier, il n’y a pas d’établissement qui serve ce qu’il veut à cette heure matinale. Il doit marcher quelques centaines de mètres pour trouver une bouche de métro où s’étire un Starbucks. Il n’aime pas particulièrement ce type d’endroit, mais aujourd’hui, il se sent capable de faire beaucoup de sacrifices. Il commande à une jeunesse cernée un café long et noir, corsé si possible. Elle le regarde comme s’il avait proféré une énormité et lui désigne un panneau pendu dans son dos où sont énumérés des dizaines de cafés qui font penser à des noms de peinture. Ça promet des goûts des exotiques et des découvertes qu’il n’a pas envie de vivre ni maintenant, ni jamais. Un café regular, c’est possible ou non ? Il en obtient un, un super grand, à un prix qui vaut un verre de single malt et se demande comment il en est arrivé là. Il déteste les trucs bobo-chics et cette aventure lui rappelle Fabrizio « Fabé » Natale, l’Italo-Wallon qui l’avait amené dans un restaurant étoilé en espérant lui en mettre plein les yeux et qui s’était retrouvé face à une assiette inentamée.

La rame de métro est quasi-vide à cette heure. Qui plus est, ce sont les vacances scolaires et il est encore très tôt. Il n’a quasi jamais vécu cela, lui qui est un lève-très-tard, surtout depuis qu’il bosse dans l’Horeca. Il savoure ce moment comme il pourrait le faire pour le passage de la Comète de Haley. Ce sentiment est pourtant de courte durée car, après trois arrêts, il doit quitter le véhicule.

La place Rogier est davantage animée que ce qu’il a vu auparavant. Les automobilistes qui n’ont pas encore été écœurés par les mesures anti-pollution édictées par le gouvernement tentent de se frayer un passage entre les autres voitures, les piétons, les cyclistes et les travaux. Ça klaxonne, ça s’énerve. Lester termine son café au moment où il passe la porte-tambour. Il file directement aux soins intensifs, comptant sur sa bonne étoile pour trouver la chambre des filles. Un cerbère l’interpelle quand il met le pied hors de l’ascenseur. La bonne femme n’est pas commode et Lester ne peut pas lui jouer le même air que la fille de l’accueil la dernière fois. Celle-là n’est pas née de la dernière pluie et elle lui fait comprendre que six heures trente n’est pas une heure pour se présenter aux soins intensifs. Tout en faisant semblant de chercher sa carte dans ses poches, il lui invente qu’il est de la DSU et qu’il est là pour enquêter en toute discrétion sur l’attentat du marché de Noël du vingt et un décembre. Si elle croit un dixième de son bobard, elle ne le montre pas. Ce qu’elle lui montre, par contre, c’est la sortie et d’un doigt tellement ferme qu’elle en ferait trembler le Tout Puissant en personne.

Lester se replie, un peu penaud, avançant qu’il va aller chercher sa carte de flic et en se demandant quand la harpie termine son service. Il réessayera dans quelques heures, le temps de se vider encore un ou deux cafés hors de prix.

Alors que la porte de l’ascenseur s’ouvre, il tombe sur un visage connu. Et pas des moindres. Lou. Putain, LOU ! On se demande qui est le plus surpris, l’ancien membre de l’Immigration Service ou celui qui n’a pas quitté la baraque. Lester sait que Lou Backerland lui en veut un peu de les avoir plantés. Il ignore par quoi son ancien équipier est passé pendant l’affaire de la Fraternité des Atomes. Ce n’est pas sa faute ; le Britannique n’en a jamais parlé à personne. Il en a fait le serment et il l’a tenu. Il nourrit toujours l’espoir d’y être enrôlé. Après tout ce qu’il a sacrifié, il le mérite !

La dernière fois qu’il a vu son ancien équipier, c’était après le massacre de la rue de l’Agneau quand Camille avait été blessée et qu’ils avaient pensé la perdre. Il s’était senti coupable et avait imaginé que le Néerlandais lui en voulait à mort. Tout était parti d’un malentendu. Un malentendu qui avait duré de années…

À présent qu’ils se retrouvent tous les deux face à face, obligés de se parler, ils se sentent un peu stupides. Ils se tombent dans les bras, sous le regard médusé de Miss Ratchett. De toute évidence, elle a déjà croisé Lou et elle sait très bien de quel service il fait partie. L’IS est aussi redoutée que la Gestapo du IIIème Reich. C’est un peu exagéré, mais il est bon d’en profiter quand c’est nécessaire.

 

Extrait de SPIRITU SANCTO

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A Mon’s livre

Voici quelques clichés pris pendant la foire du livre de Mons de ce dernier week-end de novembre.

La foule était au rendez-vous cette année !

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