Le Compagnie Pazù – un extrait

PazùMaître Pazù profita que chacun vaquait à ses occupations pour se livrer à sa passion ou, en tous cas, celle qu’il tentait depuis longtemps de faire sienne.

Il se hissa à l’intérieur de la carriole et, dans un coffre où ils rangeaient les frusques qui leur servaient à préfigurer les personnages du Saint Livre, piocha un rouleau de palimpsestes, de l’encre, un méchant écritoire ainsi que l’une des trois plumes d’oie dont on lui avait l’aumône.

Il avait obtenu ce lot un peu misérable des notables d’Alba – les « petits seigneurs » comme on les surnommait là-bas – en récompense des services rendus à la ville. Ce don valait néanmoins à ses yeux tout l’or du monde. Grâce à ces trésors, il pourrait mener à bien le projet qu’il caressait depuis quelques années et qu’il gardait secret, y compris pour ses compagnons de route, craignant sans cesse l’échec vers lequel il semblait inexorablement se diriger.

S’étant isolé dans la pénombre, il se saisit d’une bougie qu’il n’allumerait qu’en cas d’absolue nécessité – ce genre d’article étant difficile à obtenir sur la route – se saisit d’un des feuillets de seconde main et abandonna son regard sa seule contribution actuelle.

Il avait calligraphié de sa plus belle écriture le titre de son œuvre à venir :
La passion de Notre Seigneur Jésus Christ selon Saint-Mathieu.

Inconsciemment, il fit la moue.

Il s’était toujours retranché derrière un manque de temps pour commencer son « Mystère ». En réalité, il craignait de ne pas trouver l’inspiration. Il s’était fâché avec Dieu depuis plusieurs années et, même s’ils s’étaient réconciliés depuis la guérison miraculeuse d’Anasofia à Alba, un doute très profondément ancré l’empêchait de poursuivre son commerce avec le Tout Puissant.

Il examina longuement le tracé de ses lettres sur la peau de chèvre et, après avoir poussé un très long soupir, y ajouta son nom : Pazù.

Voilà qui constituerait sa maigre contribution du jour.

Il aurait tellement voulu que les mots jaillissent tels des petites cascades glaciales des rivières. Son esprit débordait d’enthousiasme, sa main, par contre, paraissait figée. Une telle étrangeté l’interpelait ; comment son propre corps pouvait-il être tiraillé entre deux aspirations différentes ? Il avait l’impression d’être l’allégorie vivante de la lutte fratricide d’Abel et Caën.

Dépité, il se lova dans l’ombre réconfortante, quoique suffocante, de la carriole, en tenant de se convaincre qu’il ne lui manquait que l’endroit où se poser pour écrire son chef d’œuvre.
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