Les Enfants de Jafez – extrait

Tout secret a un prix

Tout secret a un prix

Du fait de ses formes extrêmement généreuses, Meredice Hernandez était ce qu’on peut appeler, lorsqu’on souhaite trouver un qualificatif peu blessant, une femme sans âge. Elle promenait ses rondeurs dans les bureaux avec une grâce pourtant insoupçonnée qui accompagnait un sourire aussi doux que permanent. Pourtant, Meredice Hernandez n’était pas de celles qui possèdent le caractère de son physique. Quand on prenait la peine de lui parler plus d’une minute, on devait s’attendre à voir ressortir de ses lèvres affables, une sècheresse digne des dunes du désert de Mégarès dans les Terres de Feu. Elle envoyait à ses contemporains – et très majoritairement subalternes – un stock inépuisable de piques qu’elle leur servait avec ce sourire figé et si éclatant qu’on craignait qu’il vous saute au visage. Pourtant, nul n’aurait eu l’audace de se rebiffer car Meredice Hernandez était la secrétaire personnelle de Wolfcarius Molitor, Directeur général d’Imperia Pharma, l’une des sociétés-phares de l’Empire de la Nouvelle Ere. Des usines d’Imperia Pharma sortaient la plupart des médications – de l’aspirine aux traitements lourds – et nul n’ignorait que Monsieur Molitor dépendait directement de Fra Reskling, le Haut-diacre responsable de la Compagnie des Frères Séculaires, ce qui lui conférait un statut de quasi-invulnérabilité.

Depuis l’abolissement du capitalisme honni par les Impériaux, car vecteur de la dégénérescence des Anciens, plus aucune société ne reposait sur des capitaux privés. Seul le Saint-Siège avait le droit d’investir pour la seule gloire de l’Empire et la puissance des Dieux du Nieland et les profits étaient redistribués dans tous les secteurs qui touchaient de près celui de l’entreprise concernée, c’est-à-dire de la recherche et du développement. Imperia Pharma versait les deux-tiers de ses bénéfices à la Guilde des révérends-docteurs et au Bureau de Recherche scientifique de la capitale et le dernier tiers au Saint-Siège. Il était évident que les patrons et employés de la société touchaient leur part et ce, à des niveaux différents et avec des écarts parfois assez conséquents. Ainsi, le révéré Wolfcarius Molitor était certes moins riche qu’un Qaeder de Province, mais assurément aussi puissant. C’est en tout cas le bruit qui courait…

Au niveau de la société Imperia Pharma, sa secrétaire possédait le même pouvoir.

On s’écartait sur son chemin, on évitait son sourire sirupeux, on courait hors de portée de ses remarques acides, on se retranchait derrière son moniteur de la dernière génération pour éviter de croiser ce regard faussement bon.

Ce matin-là, Meredice Hernandez caracolait jusqu’au bureau de son seul maître avec, sous son bras, une pile de dossiers qui accentuait davantage sa circonférence. Son rictus déjà prometteur s’était élargi et toute personne possédant un quotient intellectuel égal ou supérieur à dix savait qu’il fallait s’attendre à une catastrophe imminente. Elle avait eu le même air quand Imperia Pharma avait dû se défaire du révérend-chimiste de l’aile D9, celui-là même que Meredice tentait de croquer depuis des semaines sans parvenir à lui briser l’échine. Ce faraud-là avait eu l’audace de lui répondre un jour où la secrétaire l’avait apostrophé sans raison valable. Il avait payé le prix de son insolence car elle s’était débrouillée pour qu’il ne retrouve plus jamais de travail gratifiant. Les laborantins, employés, coursiers et préparateurs qui naviguaient à sa rencontre bifurquèrent pour laisser passer celle qui se baptisait elle-même « le Piranha » car, quand Meredice Hernandez tenait une proie, elle ne la lâchait plus.

Sa démarche sautillante la conduisit à l’ascenseur réservé à l’unique usage de Monsieur Molitor et ses doigts boudinés attrapèrent le malheureux badge coincé dans les deux obus de longue portée qui constituaient son opulente, mais néanmoins désertée poitrine (Est-il utile de préciser qu’on ne lui connaissait aucun amant autre que son labeur ?). Elle le présenta au portique d’entrée, lequel lui ouvrit les portes de l’ascenseur. Un nouveau passage du badge sur un œil électronique fiché dans la cabine la conduisit au dernier étage de la très haute tour. Les portes se rouvrirent à nouveau dans un chuintement apaisant.

A peine eut-elle posé le premier pied sur le sol qu’un rayon balaya ses empreintes rétiniennes et un autre lui scanna le corps à la recherche d’armes létales ou non. L’ultime porte se débloqua alors.

A l’autre bout d’une pièce de la taille d’une salle de banquet, Wolfcarius Molitor était en train de mettre fin à une conversation par TeleCom. Il avait l’air vaguement agacé. Meredice attendit donc qu’il ait fait disparaître son interlocuteur pour tenter une approche.

– Mes respects, Monsieur Molitor, minauda-t-elle en déposant les dossiers sur son large bureau.

Molitor joignit ses mains en coupe sous son menton et la fixa de ses yeux gris. C’était un homme d’une quarantaine d’années qui, comme sa secrétaire, n’avait pas d’âge. Et pour cause : il était du genre athlétique et plutôt séduisant, pourtant, on ne lui connaissait aucune liaison – un manque de temps très certainement. Sa chevelure brune, dépourvue de filaments blancs bataillait et lui conférait un charme indiscutable. Il portait une petite barbiche qui lui courait de la lippe inférieure au bas du menton comme une cicatrice.

Ses lèvres minces esquissèrent une grimace à la vue de la femme.

– Très chère Meredice… commença-t-il de la voix de baryton. Quelle belle journée s’offre à nous…

– Très certainement, Monsieur, répondit la secrétaire en jetant un bref coup d’œil par la large baie vitrée qui donnait sur la ville.

Molitor détacha ses mains et en porta les paumes sur la surface du bureau.

– Je viens d’avoir notre « ami » des Terres de Feu. Il semblerait que le mercenaire ait parfaitement rempli sa mission. Nous n’avons plus à nous inquiéter de cet horrible Ouzam Besriki…

Il adoptait un ton très enjoué qui ne cadrait pas avec sa personnalité. Sa subordonnée ne sembla cependant pas le remarquer. Bien au contraire, elle fit écho : elle battit des mains comme une petite fille pour exprimer sa joie. C’était grâce à elle que ce mercenaire avait été engagé.

– Je vous félicite de cette initiative, Meredice. Comme je vous loue d’avoir coupé ce pont qui nous liait à cette affaire…

Molitor faisait référence à la disparition de Mazer par un second mercenaire. Elle aussi avait appris la réussite du casier piégé. Encore une idée à elle.

Le sourire enjôleur de son maître lui fit mouiller ses sous-vêtements sans qu’elle en ait honte. Les congratulations de son responsable la mettaient toujours dans un état orgasmique. Pour cacher son trouble, elle inclina sa face lunaire, les mains serrées sur son entrejambe.

– Mille mercis, Monsieur.

Sa position l’empêcha de voir le sourire de Molitor s’effacer d’un coup.

– Néanmoins…

Elle se redressa, frissonnante. Wolfcarius Molitor avait perdu son attrait, ses yeux marron lançaient des torpilles.

– Je viens d’apprendre que si le colis piégé avait fait son office, le corps de l’individu avait bel et bien « disparu » !…

– Disp… Le… le second mercenaire ne devait… Il me rendra compte de cette erreur, Monsieur Molitor…

– Je n’en doute guère, ma chère (son ton redevint de miel car Wolfcarius Molitor était l’homme de toutes les contradictions). Et je dirais même plus que je compte sur vous pour qu’il se souvienne du prix des erreurs !

– Bien entendu, Monsieur…

Molitor ramena ses mains longues en un seul et unique poing qu’il laissa posé sur le marbre du bureau. Ses traits s’étaient radoucis aussi rapidement qu’ils s’étaient durcis quelques instants auparavant. « Encore une saute d’humeur » soupira intérieurement le bras droit de l’homme qui biffa immédiatement sa remarque comme si elle en avait eu honte.

– Ceci étant dit, il se peut que la survivance – si survivance il y a naturellement – de cet individu puisse ne pas nous heurter…

Meredice Hernandez osa relever la tête. Son sourire permanent était toujours là, mais il était glacé de terreur. Il lui faisait un masque identique à ceux que portaient les fêtards lors des libations dédiées à la Déesse Verticordia ; des faces hideuses et tordues, quasi inhumaines. Le directeur général d’Imperia Pharma se mit à caresser à nouveau sa barbiche, les yeux perdus dans le vague, hochant la tête à certains moments. Sa secrétaire l’observa et sa confiance en elle reprit tout doucement le dessus. Molitor, en sa qualité d’homme de tête, rompit le silence :

– Avant votre entrée, l’un de mes… informateurs m’a rapporté un fait qui me chagrine. Il semblerait que certains chercheurs de l’université de Naazib soient sur le point de trouver une cure à notre… virus.

Hernandez ouvrit des yeux comme des soucoupes. Voici une information qui ne lui était pas parvenue, songea-t-elle. Tôt ou tard, elle s’emploierait à châtier cette négligence.

– Une cure à la Mort Rampante, Monsieur ? souligna-t-elle un peu inutilement car ils parlaient naturellement de la même affaire. Comment cela se pourrait-il ??? Personne ne…

– La persévérance et le hasard jouent, souvent, des rôles prépondérants dans la recherche médicale, ma chère. Je pense que vous devriez le savoir, depuis le temps que vous travaillez dans ce secteur…

S’il y avait une personne qui pouvait moucher Meredice Hernandez sans en subir les conséquences, c’était bien son révéré patron. Elle accusa le coup et se mit à triturer ses phalanges. Le sourire de Molitor s’élargit jusqu’à faire apparaître ses canines qu’il avait diablement pointues.

– Mais ne vous inquiétez donc point, chère amie : leurs recherches sont bien loin d’aboutir ! J’ai été prévenu à temps et j’ai pris mes précautions.

La femme se mordit les lèvres pour ne pas imploser.

– Je… je n’en ai point été informée, Monsieur… c’est…

– Normal, commenta laconiquement l’autre en se servant avec un air flegmatique, un verre d’eau minérale, le seul liquide qu’il s’autorisait.

Il n’alla pas plus loin. Dans ses prunelles brillait une lueur assez claire pour aveugler son bras droit. Il avança la main et, sans un mot de plus, s’empara des dossiers.

Gauthier Hiernaux

Les enfants de Jafez, Ed. Chloé des Lys

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