Les Enfants de Jafez

Sur une petite route où se disputaient végétation brûlée, caillasse et vestiges de macadam avançait un être étrange. Si d’aventure, il avait rencontré un autre voyageur, celui-ci aurait trouvé à sa démarche tout à fait erratique et peut-être aurait-il tenté de lui venir en aide. Cela n’arriva cependant pas car les Saouds prétendaient qu’il était néfaste d’emprunter cette voie hors des journées saintes, surtout à cette heure de la journée où les rayons du soleil étaient mortels.

Cet individu était-il un étranger ? Alors que faisait-il sans bagages, sans vivre et sans escorte en ces lieux inhospitaliers ?

À vrai dire, même placé à son côté, on n’aurait pu dire avec exactitude à quelle contrée il appartenait puisqu’il était couvert des pieds à la tête d’un patchwork de châles.

La journée dans le désert était brûlante autant que la nuit était glaciale. La chaleur et le froid mordaient les chairs avec la même voracité. Il était clair que l’inconscient ne survivait jamais longtemps entre les dunes.

Et pourtant… Animé par une force indicible, l’être parcourait l’immensité désertique depuis tant de jours qu’il avait perdu la notion du temps. Son but seul le maintenait encore debout.

Dans les Terres de Feu, on pouvait s’attendre à cheminer longtemps avant de trouver un village. On pouvait suivre un chemin, on n’était jamais sûr d’en voir le terme.

L’homme avait pris celui-ci car il le connaissait ; il l’empruntait pour aller prier à la Vallée des Hautes Tours depuis qu’il était en possession de ses facultés motrices. Il avait suivi cette route avec ses parents avant de le faire avec sa propre épouse et ses enfants. Il l’aurait également fait avec ses petits-enfants s’il n’y avait eu le Grand Mal.

La mort-qui-rampe.

En bonne santé, les pèlerins de son village couvraient la distance en quatre jours. Dans son état, il lui en faudrait bien plus. Il s’accrochait à cette destination comme il ne l’avait jamais fait. Même s’il avait été un fidèle parmi les fidèles, il n’avait jamais éprouvé tant de passion à atteindre la Vallée. Ici, davantage que de la passion, c’était la rage qui l’animait.

Le soir allait bientôt venir ; il voyait l’astre choir lentement sur l’horizon. Ce spectacle l’enchantait la semaine dernière encore. Ce matin pourtant, il le terrifia.

Il resserra son vêtement jusqu’à s’étrangler. Il allait encore redouter que son cœur engourdi s’arrête.

La puanteur de son corps le faisait suffoquer. Il fit une centaine de mètres avant que le soleil ne soit avalé par les ombres. Une minute plus tard, il était dans la pénombre.

Il se mit à prier Dieu pour se donner du courage. Sa litanie l’accompagna pendant un temps, jusqu’à ce qu’il fut incapable de poursuivre. Il avait soif, jamais il n’avait eu la gorge aussi desséchée. Sa salive ne venait plus. Hier, il avait été obligé de se mordre les joues pour boire un peu de sang. Son goût avait été abominable. Il ne voulait pas retenter l’expérience.

Les premiers froids commencèrent à lui harceler les jambes comme des chiens affamés. Il tenta de mieux répartir ses haillons. Il fallait qu’il trouve un abri pour la nuit. Depuis longtemps, il ne pouvait plus faire de feu. Il ne pouvait que se rouler en boule et chercher sa propre chaleur.

Il trébucha. Son corps s’étala dans le sable, son front heurta une pierre.

Rapidement sa conscience le quitta.

– Dieu, je meurs, eut-il le temps de penser avant que gagne l’ombre.

***

Dans son cauchemar, il tenait son cadet dans ses bras et le berçait lentement. Il avait hurlé toute la nuit sans pouvoir trouver le repos.

« Pauvre enfant, songeait-il. Il vient d’avoir trois mois et il va déjà mourir… ».

Dans la chambre, il entendait son épouse pleurer doucement. Elle pleurait beaucoup pour l’instant, mais comment aurait-on pu lui en vouloir ? Ses deux autres bébés, la chair de sa chair, qu’elle avait conçus avec tant de peine et qu’elle avait chéris toute leur vie avaient également péri dans les mêmes souffrances. Elle ne s’en remettrait pas, elle mourrait plus vite de chagrin que de la maladie.

Dans son rêve, le nourrisson rendait son âme à Dieu après un dernier souffle.

Dans son rêve, si proche de la réalité, il balançait encore un moment son corps déjà raide. Il fourrait son visage sur le ventre de l’enfant et pleurait.

Dans la réalité, il sentit une main le secouer.

– Ami ? Ami ?

Il ouvrit les yeux. On l’avait mis à l’ombre et on agitait devant lui une feuille de palmier. Un bédouin lui souriait, ses dents n’étaient qu’une ceinture d’or.

– Tu t’es cogné sur une pierre. Je t’ai trouvé à quelques kilomètres d’ici… tu veux boire ?

Le voyageur porta une main à son visage et sentit la texture de son linge. Il en ressentit un vif soulagement : on ne l’en avait point dépouillé. Il aspira une goulée d’air à travers son vêtement puis trouva la force de secouer la tête.

L’autre le gratifia d’un nouveau sourire étincelant.

– Comme tu voudras. Je m’appelle Bunika, je suis marchand.

Le voyageur cligna des yeux et ne répondit rien.

– À ta guise, ami. Je respecte ton silence.

Il porta la main droite à son cœur comme tous les membres du clan Muglu, l’une des plus grandes familles de la ville de Bodrum. Les Muglu étaient les amis des Zuni, la caste à laquelle appartenait le voyageur. Il pouvait donc lui faire confiance.

– Mène-moi à la Vallée des Hautes Tours, souffla-t-il. Je prierai pour ta famille.

– Ce n’est pourtant pas encore l’heure du pèlerinage…

– Je sais… Je dois amener au Grand Riizi une nouvelle importante…

Le sourire du marchand disparut comme par magie. Il savait qu’on n’empruntait pas cette route à la légère.

– Je t’emmènerai, bien que cela m’éloigne de ma destination.

– Merci…

Le corps du voyageur s’épuisait, sa parole n’était plus qu’un vague râle à peine audible. Il voulait dormir un peu,  mais il savait qu’il ne se réveillerait sans doute jamais.

– J’ai un méhari pour toi, fit le commerçant comme s’il comprenait l’état de celui qu’il avait rencontré. C’est une bonne bête, très douce.

Le voyageur leva sa main enveloppée de bandages, son compagnon la lui prit et l’aida à se remettre debout. Le monde tournait follement autour du Zuni. Il fit ce qu’il pouvait pour ne pas retourner au sol.

– Holà, holà ! s’exclama Bunika le Muglu. Tu n’as point encore récupéré de ta chute…

– Ça… ira… À combien de jours sommes-nous de… ma destination ?

L’autre passa un ongle long sur une barbe qu’il ne rasait pas régulièrement.

– En jours ? Je l’ignore. Je compterais plutôt en heures.

Il aida son compagnon à grimper sur la bête. Le voyageur s’accrocha de toutes ses forces aux rênes qui ceignaient le vaisseau du désert. Le Muglu sauta sur sa propre monture et ordonna le départ.

Le Muglu avait raison ; en moins de cinq heures, ils rallièrent la Vallée. Le Zuni n’aurait pu supporter un kilomètre de plus. Il se sentait mourir et voulait rejoindre ses ancêtres ailleurs que sur le dos puant d’un méhari.

Le Muglu le déposa aux portes de la Vallée, entre les mains des soldats du Grand Arkhad qui se montrèrent plus méfiants que le commerçant. Ils jetèrent au pèlerin un regard soupçonneux.

– Que viens-tu faire ici en cette période ? Le Grand Riizi ne relayera tes prières qu’aux jours bénis.

Le malheureux tomba à genoux sans avoir pu se justifier.

– Par la barbe du Grand Arkhad, grommela le second garde, j’espère qu’il n’est pas mort !

– Prie plutôt pour qu’il le soit ou nous devrons le porter à l’intérieur.

Le soldat se pencha sur le corps du Zuni et ses doigts lui tâtèrent le poignet. Dès qu’il eut contact avec sa chair, il se leva vivement.

– Cet homme pue plus que cent chameaux enfermés un mois dans une cave sans aération !

L’autre s’approcha puis renifla.

– Par la première femme bénie, tu as raison ! Cependant, il n’a pas la même odeur que le voyageur perdu dans le désert.

– Il sent la mort, compléta l’autre.

De la pointe de sa lance, celui qui avait parlé écarta les tissus et découvrit les traits du voyageur.

Dans un mouvement d’une synchronisation parfaite, les gardes firent un bond en arrière et lâchèrent leur arme. Comme s’il avait répété mille fois ces gestes et que le public les louaient, ils firent la révérence. Leur corps se cassa en deux et ils vomirent leur repas.

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