Une Pie dans le ciel de Saigon (extrait)

Je repense à cette photo que j’ai découverte en fouillant ma tente quelques heures plus tôt.
Je ne connais plus cette fille, mais ses jambes m’obsèdent. Son aura de mystère m’assaille jusqu’au plus profond du sommeil.
Plus tard, je reprends le cliché et essaye de distinguer les traits du visage. À force de scruter et de se plisser, mes yeux, se fatiguent rapidement, en vain.
Le texte du verso ne m’a révélé que deux mots : un verbe et un adverbe anglais mal conjugué. C’est une écriture maladroite, saccadée, un peu enfantine. La signature, plus que tout le reste, est illisible.
On jurerait que des personnes malveillantes s’y sont mises à plusieurs pour concentrer tant de crasses à cet endroit précis.
Je ferme les yeux à la recherche d’un souvenir oublié par l’aspirateur qui a fait le ménage dans mon subconscient.
Rien, néant.
Puis Gordon se penche sur moi. J’ai senti son haleine avant de le voir. On dirait qu’il chique de la merde de mouffette, cet homme-là.
Il me glisse dans le creux de l’oreille un truc qui me fait bondir.
– Je connais cette fille.
Je sursaute puis le regarde comme s’il m’avait prédit le prochain tiercé. Il me regarde à son tour, un peu gêné sans doute par l’éclat que diffusent mes yeux puis répète comme sous la contrainte :
– J’l’ai vue dans le quartier chaud. Elle était avec le colonel Oekenfold…
Je me sens obligé de poser la question qui me fait déjà mal au bide :
– C’est sa petite amie au colo ?
Le lieutenant a un rire de première communiante qui a sa première rougeur. Il s’accroche comme un ivrogne à la portière de sa Jeep avant de tout lâcher.
– Li Van est la petite amie de tout le monde, Private. Il suffit d’allonger les billets verts.
J’ai la tentation de l’empoigner par le col et de lui faire bouffer les clopes qu’il vient d’acheter, pourtant je me ravise. Je peux encore avoir besoin de quelques renseignements.
Mais voilà que ce gros enfoiré commence à me donner des détails sur les spécialités de cette jeune femme, les prix en vigueur et la qualité de la marchandise.
Mon poing unique part et s’écrase sur sa gueule hilare.
Au passage, je lui pète deux dents.

Une Pie Gauthier Hiernaux, Une Pie dans le ciel de Saigon, Editions Chloé des Lys, 83 pages.
Sortie 2013.

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