Gabiel – seconde partie

Voici la suite et fin de la nouvelle postée la semaine dernière.
Cliquez sur ce lien pour lire la première partie de « Gabiel ».
Je vous en souhaite bonne lecture. 

Nouvelles de l'Est« Je vais bien, Monseigneur.

L’affirmation avait résonné pour la quatrième fois depuis le début de la discussion dans le confortable cabinet particulier de Fra Lorenzo. Le Haut-Diacre soupira et tenta d’éviter le regard de son subalterne. Une lueur de folie dans son regard le terrorisait.

A ce jour, il n’avait jamais douté des compétences de son homme mais depuis qu’il l’avait tiré de la salle d’interrogatoire de la Tour de Justice de Rèmes, il craignait de l’avoir perdu. La maladie qui lui rongeait le corps venait de s’attaquer à son cerveau.

Fra Lorenzo jeta un regard en biais au Frère Supérieur de l’ordre qui siégeait en retrait en comprit qu’ils pensaient tous les deux à la même chose.

–                    Je sais que vous… allez bien, Gabiel mais comprenez que nous nous inquiétons. Votre… réaction était quelque peu déroutante… Vous connaissez les Rédempteurs tout de même ?

Le Frère Supérieur hocha vivement la tête puis se perdit dans l’examen de ses ongles. De toute évidence, il voulait limiter au maximum sa participation à la conversation. Fra Lorenzo, en sa qualité de maître de l’ordre, devrait prendre une décision seul.

–                    Nous nous fréquentons depuis longtemps, Gabiel…

–                    Un peu plus de douze ans, Monseigneur.

–                    Tant de temps écoulé…

–                    Oui, Monseigneur.

–                    Et vous avez toujours travaillé à la Grande Bibliothèque ?

–                    J’y ai été affecté après un court passage à l’administration du territoire, Monseigneur.

–                    Ah oui…

Le Haut-Diacre n’en avait aucun souvenir. Pour lui, le religieux était né entre ces murs. Il caressa sa longue barbe carrée puis tritura le clavier de son ordinateur. Il avait peu l’occasion de l’allumer car un Frère Séculaire se chargeait de rédiger ses notes et rapports.

–                    Votre dernière évaluation médicale…

Il se racla sa gorge pour réveiller l’attention du Supérieur qui bondit de son fauteuil et lui présenta un mini-disc. Au lieu de l’insérer dans son ordinateur, Lorenzo le fit tourner entre ses doigts avant de poursuivre :

–                    … n’était guère optimiste, Gabiel.

Le responsable du classement se massa le poignet atrophié avec sa main encore valide. On ne l’avait pas invité à s’asseoir et il se sentait chanceler.

–                    Le révérend-docteur ne m’a point laissé de chances, Monseigneur. Le temps m’est compté et je dois poursuivre mon travail.

La paume de son supérieur se dressa.

–                    Je comprends, je comprends… vous êtes d’un naturel consciencieux. C’est une qualité que j’ai toujours apprécié chez vous… néanmoins…

Gabiel essaya de se tenir droit, ce qui constituait un exploit dans son cas, et attendit la fin de la phrase.

–                    Néanmoins, votre état…

–                    Je vais bien, Monseigneur.

–                    Votre état, reprit Fra Lorenzo en ignorant l’intervention, m’incite à croire que vous ne pouvez plus travailler seul.

–                    Je vous assure que…

–                    C’est pourquoi l’arrivée du Frère Zitov a été avancée à la semaine prochaine. Je vous demanderai de lui faire bon accueil.

–                    COMMENT ?!?

Le cri lancé par Gabiel fit dresser les rares cheveux du crâne des deux religieux. Fra Lorenzo avança son doigt en direction d’un bouton destiné à prévenir les Rédempteurs qui gardaient sa porte.

–                    Calmez-vous, mon ami, lui ordonna-t-il d’une voix peu assurée.

–                    Je suis calme, grinça l’autre…

Le Haut-Diacre posa ses coudes sur la table et mit ses mains en clocher. Il se sentait soudainement plus âgé.

–                    Tâchez de vous retirer de la tête cette histoire de complot. Zitov nous a été chaudement recommandé par l’ordre des Sumites. C’est un jeune homme compétent dont la fidélité n’est point à prouver.

–                    Zitov discussion est close, Frère Gabiel.

L’homme entrouvrit les lèvres et les referma sèchement, se rappelant soudainement que, malgré l’empathie que lui montrait Fra Lorenzo depuis des années, il n’en restait pas moins – et de loin – son supérieur hiérarchique. Il s’inclina du mieux qu’il put et quitta les lieux.
Quand il referma la porte, les deux religieux croisèrent leurs regards. Dans chacun d’eux, on lisait un net soulagement.

***

Animé d’une colère qu’il n’avait jamais connue auparavant, le Frère Gabiel quitta le bureau de son supérieur et regagna sa cellule. La Sixième Heure avait été chantée depuis quelques minutes quand il s’abattit dans son lit. Son corps était rompu mais son cerveau refusait de s’avouer vaincu.
Il savait ce que son supérieur avait décidé. Lorsque ce traître de Zitov arriverait au Saint-Siège, il n’y aurait même aucune période d’apprentissage. Gabiel serait démis immédiatement de ses fonctions et chassé de ses précieux livres. Il ne pouvait supporter de mourir loin d’eux.
Si Fra Lorenzo refusait de regarder la vérité en face, c’était à lui d’agir. D’ailleurs, il était tout à fait probable que le religieux ait été soudoyé par l’ennemi. C’était sans doute pour cela qu’il l’écartait de la Grande Bibliothèque. En y réfléchissant bien, l’explication était d’une éblouissante clarté.
Gabiel se força à quitter sa couche où il aurait dormi tout son saoul. Il se traîna jusqu’à son bureau (deux blocs-tiroirs surmontés d’une planche) et ouvrit un compartiment. Celui-ci était encombré d’une multitude d’objets empilés sans aucun ordre. Il farfouilla un moment dans le monticule et en extirpa une boîte jaunie par les années.

–                    Bien, se félicita-t-il en empochant l’objet.

Il quitta sa chambre et descendit à l’étage inférieur.
A cette heure tardive, on ne se bousculait pas dans la Grande Bibliothèque et il arriva au second escalier sans rencontrer le moindre frère. Il tendit l’oreille tout en dévalant, le plus rapidement qu’il pouvait, la seconde volée de marches. L’endroit n’était pas d’un naturel bruyant mais il subsistait un perpétuel murmure assourdi des Frères discutant entre eux. Rien ne lui parvint.
Quand il atteignit le sol, ses yeux balayèrent les rangées.
Personne.

–                    Bien. Bien. Bien.

Au moment où il avançait la jambe, une douleur fulgurante le paralysa. Gabiel se laissa tomber sur le sol. Il connaissait ces souffrances depuis des années et, s’il n’avait pas réussi à les dompter, il avait compris comment les supporter. S’étendre et attendre que cela passe, il n’y avait rien d’autre à faire.
Les larmes lui embuèrent la vue, sa respiration se fit saccadée et laborieuse, son cœur s’emballa. Il n’y avait  d’autre solution que prier son Dieu tutélaire, ce qu’il fit avec beaucoup d’ardeur.
La litanie l’apaisa graduellement et, quand la souffrance ne fut plus que lointaine, il tenta de se relever. Ce faisant, il fit tomber un gros ouvrage qui chut sur sa couverture, provoquant un énorme fracas. Gabiel ne tenta même pas de le remettre en place, trop occupé à prêter l’oreille à une quelconque réclamation.
Pendant la journée, un certain Frère Wiltorn se chargeait de la surveillance des ouvrages mais, à moins qu’il fût beaucoup moins soigneux que Gabiel, il devait être sorti. Quand le religieux se sentit assez vaillant pour continuer son chemin, il rassembla ses forces et, s’aidant des meubles, évolua jusqu’au bureau de la réception.
L’écran était allumé ; le Frère Wiltorn ne s’était donc pas absenté longtemps. Sans doute s’était-il rendu aux latrines une fois le dernier religieux parti. Il n’avait pas beaucoup de temps à lui. Sa main saine appuya sur le tableau de contrôle qui commandait le verrouillage des portes. Un claquement sec lui apprit la réussite de son action. Gabiel se dirigea ensuite vers l’office de maintenance, le corps à nouveau brutalisé par le mal. Il s’accrocha comme un naufragé à la poignée et tenta de la tourner. Il dut s’y reprendre à trois fois, s’aidant de ses deux mains pour l’ouvrir.
Coincé entre les produits détergents, les balais et les seaux, le fauteuil à bras mécaniques l’attendait, telle une araignée dans sa toile. Aidé de son amour-propre, il avait résisté longtemps mais aujourd’hui, il ne pouvait plus reculer. Il avait besoin de cet engin pour accomplir sa tâche. Un bruit d’eau dans les canalisations l’informa que le Frère avait terminé de se vider la vessie. Après un dernier regard écœuré en direction des chenilles et des bras articulés au repos, Gabiel s’avança et se laissa tomber dans le fauteuil. La dureté du siège le fit grimacer. Il s’accorda quelques instants pour reprendre son souffle. Le souvenir de son remplaçant lui redonna des forces. Il mit en marche l’enfin avec une facilité déconcertante. Fra Lorenzo avait bien fait les choses. Le moteur ronronna discrètement et, quand sa serre de rapace actionna le levier, les chenilles se mirent en branle. Une pression et l’appareil pivota presque à angle droit. Il essaya les bras mécaniques ; ils répondaient au moindre appel. Il fit claquer les pinces. Clac-clac. Il s’en montra satisfait. Le pas lourd du Frère Wiltorn résonna dans le couloir. Gabiel attendit qu’il revienne à son bureau pour donner des gaz. Averti d’une activité étrange dans ce local réservé aux équipes de nettoyage, le religieux s’y dirigea en appelant.

–                    Il y a quelqu’un ? Vladimir ?

« Vladimir… encore un barbare aquilien ! songea Gabiel. La Grande Bibliothèque est infestée d’espions !».
Une lueur malveillante passa dans ses prunelles quand il songea à ce que ces animaux feraient à ses livres. Il fallait les en empêcher. A tout prix !
Il attendit que le visage rubicond du religieux passe la porte pour agir. Il lança les pinces à l’assaut de son cou et lui brisa les vertèbres. Le craquement des os claqua dans le silence de la bibliothèque comme la première détonation sur un champ de bataille.

–                    Voilà une bonne chose de faite, se félicita-t-il et il fit bouger la voiture.

Les chenilles passèrent sur le corps du malheureux sans que Gabiel fût secoué puis il fit rouler sa chaise jusqu’aux premiers rayonnages. L’une des pinces saisit un ouvrage et lui porta dans les mains.

–                    Saint John Perse, lut-il sur la couverture. Cela fera l’affaire.

Il abandonna un instant les leviers de commande pour ouvrir le livre et, après avoir pris une profonde inspiration, en arracha quelques pages qu’il froissa. Il sortit ensuite de sa poche la boîte qu’il avait emportée avec lui puis en retira une allumette qu’il gratta. Il incendia le papier et le fourra dans une des pinces qu’il porta à la première travée. En quelques secondes, la première bibliothèque prenait feu.
La fumée montait au plafond, l’incendie gagnait, lentement mais sûrement, les autres armoires. Il était tellement fasciné par le brasier qu’il ne remarqua pas que le fauteuil s’était mis en route sans qu’il ait commandé quoi que ce soit. Quand la chaleur des flammes commença à lui roussir le poil, il sortit de son hypnose.
Il hurla quand, sorties de nulle part, deux minuscules mais néanmoins puissantes lances d’incendie arrosèrent le criminel autodafé.

–                    MAUDIT SOIS-TU FRA LORENZO !!! brailla-t-il en tentant d’éteindre les jets.

Il avait beau appuyer sur tous les boutons de son tableau de bord, rien n’y faisait. L’appareil avait dû être programmé pour réagir face à de telles situations.
Gabiel s’arracha les cheveux, tapa du pied, martela le clavier, rien n’y fit. Les flammes ne furent bientôt plus qu’un souvenir.
Alors que le dernier filet de fumée s’évanouissait dans l’air, Gabiel revint à la conscience.

–                    Par les Dieux, qu’ai-je fait ? murmura-t-il alors que les premiers coups sourds de mains frappant à la porte lui parvenaient aux oreilles.

En quelques secondes, il se rappela de sa discussion avec Fra Lorenzo et de l’arrivée imminente de cet homme, Zitov. Soudainement, ses craintes s’amenuisaient quand il pensait à ce qu’il avait fait à Wiltorn. Il se cacha le visage dans les paumes et récita une prière. Quand il eut terminé, il entendit les dragons et des Rédempteurs qui lui ordonnaient d’ouvrir la porte de la Grande Bibliothèque.

–                    Je ne peux pas, gémit-il davantage pour lui que pour les autres. Je ne peux pas.

Il s’extirpa du fauteuil maudit et tomba à genoux devant le livre qu’il avait mutilé. Alors seulement, les larmes réapparurent mais, cette fois, elles ne pouvaient pas être imputées à la douleur.

Texte tiré du recueil « Nouvelles de l’Est », Editions Chloé des Lys, 2012.

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