Lucioles – un extrait de mon dernier mini-roman

LuciolesQuelque chose claqua dans le bas du corps du juge quand il leva la jambe pour enfourcher son vélo. Il voulait sauver les apparences aux yeux de Miss Catherine et pensait que descendre la côte qui le menait à la maison ne lui causerait aucun dommage. Il découvrait avec tristesse qu’il y avait un fossé très large entre ses désirs et la réalité. Serrant les dents, il posa son séant sur la selle et commença à pédaler pour gagner un peu de vitesse. 
On avait commencé les fondations de cette route à la fin des années quatre-vingts, mais celle-ci ne se prolongeait guère au-delà du chemin qui menait à sa demeure. Le projet avait été abandonné lorsqu’un édile fraîchement élu avait débloqué des fonds pour l’édification d’une nationale qui permettait aux voyageurs de traverser l’état sans passer par tous ses chemins de campagne. La route que le vieux juge descendait en tentant de ne pas verser dans le fossé était poussiéreuse en été et boueuse en hiver. Elle avait cependant l’avantage d’annoncer au juge la présence de visiteurs avant que lui-même ne pénètre dans l’allée qui menait à sa tanière. En effet, les traces que leurs pieds ou les roues de leur voiture laissaient sur le chemin étaient autant d’indices qui permettaient au vieillard d’adopter une humeur avant d’entrer dans l’arène.
Il avait plu la nuit précédente – un bel orage d’été avait détrempé la terre – et, lorsque Louis avait emprunté le chemin qui menait à la route ce matin, il n’avait pas remarqué les traces de pneus qui menaient chez lui.
Après avoir dérapé sur des graviers, il quitta son engin avec le maximum d’élégance dont il était capable. Son dos protesta, mais tint bon lorsqu’il se pencha pour passer un doigt sur les sillons laissés par l’engin motorisé. Un véhicule pesant, à première vue. Pas celui du livreur de lait qui s’arrêtait à chaque fois avant la fin de la route et qui donnait trois coups d’avertisseur avant d’abandonner les bouteilles à la bienveillance de Miss Catherine. 
Aucun camion ne se serait risqué à passer sur un sentier aussi peu sûr et, à part Nemrod, ses visiteurs étaient plutôt rares. D’un autre côté, les estivants n’étaient pas tous partis et certains d’entre eux se baladaient parfois en 4X4. Quelques villageois possédaient aussi des véhicules tout terrain, mais ne le sortaient guère qu’en hiver quand la neige recouvrait les routes de l’Illinois et les rendait excessivement dangereuses.
Louis consulta sa montre. Il était quinze heures trente. Il espérait qu’il ne s’agissait pas d’un représentant quelconque que Miss Catherine avait eu la faiblesse de faire entrer.
Le car avait disparu depuis longtemps sur la nationale amputée et le silence était total. Louis tendit l’oreille, à l’affût du moindre bruit, mais le bois était tout à fait silencieux. D’où il se trouvait, il pouvait apercevoir la boîte aux lettres qu’il avait repeinte l’année dernière – elle avait cependant toujours l’air de tomber en ruine – puis le début de son allée.
Louis suivit encore les traces qui se dirigeaient en arêtes régulières et bosselées dans le sol d’habitude plus ou moins lisse de son entrée.
Arrivé à côté de sa boîte aux lettres, il remarqua avec effroi que celle-ci avait été à moitié arrachée par le passage du véhicule qui avait laissé des sillons très profonds dans son gravier. Doucement, le juge leva les yeux et aperçut une Jeep de couleur bordeaux immatriculée dans l’Illinois. Elle était garée de biais devant les marches de sa maison, immobile comme un animal mourant. Il remarqua également que le véhicule portait le logo d’une société de location de voitures et arriva à la conclusion que son visiteur n’était pas, comme il l’avait d’abord espéré, un ami de longue date puisque ceux-ci habitaient tous dans le comté. Du reste, Nemrod Greenberg était trop ancré dans ses habitudes pour abandonner sa Chrysler sur un parking pour venir lui rendre visite.
Soudain, Louis repensa alors à sa boîte aux lettres mutilée et il commença à paniquer. Il laissa tomber son vélo dans l’allée et commença à grimper les marches de son perron en clopinant.

– Catherine ?

Aucune réponse ne lui parvint. La porte était entrouverte. Il passa la tête et appela une nouvelle fois.

– Catherine ???

La maison était plongée dans le silence le plus total. Cependant, en prêtant l’oreille, il crut distinguer un bref sanglot. Saisi d’une angoisse terrible, il traversa le salon en se dirigeant vers la cuisine qui jouxtait la pièce principale.
Miss Catherine était là, assise – affalée plutôt – sur une chaise de bois. Elle avait regardé le juge entrer d’un regard rougi par les pleurs. La gouvernante était si pâle que Louis sentit un tremblement lui secouer le corps.

– Que s’est-il passé ici, nom de dieu ?

Elle coula vers Louis un regard douloureux puis  désigna une forme à sa droite. Près de la moustiquaire du jardin, gisait un corps en position fœtale.
Alors que le juge allait ouvrir la bouche pour obtenir des explications, l’ombre s’anima et se releva comme au ralenti. Elle était filiforme, hésitante, maladroitement dessinée. Elle s’avança vers le juge, la démarche mal assurée, les membres flageolants et, quand elle fut plantée devant le maître de maison, elle dit :

– Bonjour, papa.

Malgré tout ce qu’il avait pu penser durant ces dernières années, malgré tout le mal qu’il avait pu lui souhaiter et tout ce qu’il avait pu dire, Louis ne retint pas ses larmes. Elles lui brûlèrent les joues comme des traînées d’acide. Il les avait trop longtemps rentrées. Louis ne s’était plus épanché depuis la mort de Molly car il estimait erronément que la vie ne pouvait plus lui infliger la moindre peine. Pourtant, durant ces minutes de retrouvailles, son apparente réserve avait fondu. La vague gigantesque de ses sentiments déferla dans son cœur, balayant son amertume. Il étendit les bras pour serrer son fils, mais au dernier moment, il se ravisa. Quelque chose dans les yeux du jeune homme maigre brillait d’une manière inhabituelle, quelque chose de terrible qui interdisait au père éploré ce tendre geste d’amour. Derrière Louis Zahlen, la gouvernante émit un sanglot bruyant et se moucha.

– Pourquoi es-tu revenu, Fred ? demanda-t-il en essayant de se convaincre que, finalement, tout cela n’était pas si grave.

Fred s’écarta de son père et eut l’air plus pitoyable que jamais. Il était efflanqué comme si depuis son départ pour la Birmanie, il n’avait pu avaler qu’un demi-repas par jour.

– J’ai besoin… j’ai besoin de toi, papa…

Sa voix était rauque comme celle d’un vieux fumeur et, tout en attendant la suite d’une confession qui tardait à venir, le vieillard se demanda par quelles épreuves son fils unique avait dû passer.

– J’ai… j’ai fait une chose terrible, papa…

Nouveau sanglot de Miss Catherine. Louis siffla entre ses dents pour la faire taire.
Fred prit une inspiration digne d’un plongeur en apnée.

– J’ai…

Il lâcha tout l’air et dut en reprendre un bol.

« J’ai tué Laurie Greenberg !… »

Lucioles sortira début 2013. N’hésitez pas à le commander dès à présent.

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