Mallaurig (extrait n°2)

On m’avait interdit de voir Norman Quatter.

Ce n’était pas une attaque dirigée contre moi – bien que je ne fus pas en odeur de sainteté chez les maires des deux Mallaurig – mais le peuple, presse comprise, était écarté de l’unique prison de la ville jusqu’à nouvel ordre.

C’était là que séjournait le dépeceur présumé quand il n’était pas interrogé par les forces de l’ordre.

Fort accaparé par son boulot d’enquêteur et son rôle d’amant biodégradable, Ethan avait trouvé le temps de me voir quelques minutes pour me donner quelques informations qui ne risquaient pas de le compromettre. Depuis son arrestation, l’Indien n’avait pas desserré les lèvres et je me disais que, dans le fond, je ne m’y étais pas si mal pris avec lui dans le temps.

Quatter ne parlait à personne, point à la ligne.

J’étais en compagnie du grand McCallahan quand il avait reçu l’appel. Après le boulot, nous étions repassés chez moi, histoire de siroter quelques verres de Tequila, quand son téléphone avait sonné.

McCallahan avait toujours eu un goût de chiottes pour choisir ses sonneries et je trouvais, qu’elles n’étaient pas toujours appropriées pour un gars de sa position. Quand American Idiot du groupe punk rock Greenday avait interrompu  notre conversation et que nous faillîmes renverser nos boissons sur le sol, il m’avait adressé un petit sourire gêné avant de dégainer. Il n’avait pas prononcé le moindre mot, mais son teint avait subitement viré au blanc.

Il avait coupé la communication, déposé l’appareil sur la table basse et était resté prostré.

–                      On vient de t’annoncer que ta copine a été vue sortant d’un Mc Donald’s ou quoi ?

Il m’avait adressé un regard atone puis reporté son attention vers son téléphone cellulaire, comme s’il le découvrait.

–                      Quatter…

J’avais bondi sur mes deux pieds. Miss Tequila faisait déjà de l’effet.

–                      Il est mort ?

C’était la première idée qui m’était passée par la tête mais je n’aurais pu expliquer pourquoi. Il avait secoué la tête, les yeux perdus dans le vide.

–                      Non, il est… parti.

J’avais cligné des yeux.

–                      Parti ? Qui l’a libéré ?

–                      Non, Eli… il s’est fait la malle.

J’avais peine à croire cet homme coupable mais l’imaginer en train de se jouer les Clint Eastwood dans l’Evadé d’Alcatraz me faisait sourciller. En plus, pour s’évader, il fallait bénéficier de complicités et l’Indien n’était pas du genre à se lier ou même à susciter l’empathie.

C’est la raison pour laquelle je répétai, incrédule :

–                      Il s’est évadé ?

Mon ami s’était levé, puis avait avalé le contenu de son verre sans grimacer avant de se diriger vers la chaise où pendait son veston Armani bleu marine, cadeau de sa chère et tendre qui devait avoir une planche à billets dans sa cave.

Alors qu’il s’habillait, j’avais réitéré ma demande de manière plus pressante. Ethan McCallahan s’était gratté le haut du crâne.

–                      Heu…

–                      Je t’accompagne, avais-je déclaré en enfilant ma propre veste et en le précédant dans le corridor.

Le flic m’avait regardé un instant tandis que je l’attendais, la main sur la poignée de la porte, puis il avait compris qu’il ne pourrait pas m’arrêter.

La voiture d’Ethan nous attendait sagement entre un utilitaire haut-de-gamme et une berline flambant neuf. Il l’avait achetée au début de l’année dernière et entrepris une solide collection de griffes, de fosses et de bosses qui faisaient son désespoir.

Pour ma part, je possédais un vieux tacot dont le réservoir devait être percé car j’avais l’impression de vider la moitié du réservoir chaque fois que je tournais la clé de contact.

Le flic découvrit que l’utilitaire avait plié sa plaque minéralogique avec son attache-caravane.

Pestant comme un damné, mon compagnon cassa son anatomie pour l’introduire dans la boîte à chaussures qui lui servait de véhicule.

Encore une folie qu’il regrettait chaque jour, mais qu’il avait commise pour les beaux yeux de sa dulcinée ? Le coffre de la bagnole était assez large et profond pour ranger les courses du soir et il aurait fallu être bien imaginatif pour introduire autre chose qu’une brosse à dents à l’arrière. De toute évidence, ces deux-là n’étaient pas prêts pour la grande aventure de la vie !

Nous traversâmes une ville fortement embouteillée malgré l’heure tardive et nous engageâmes sur le pont qui reliait les deux rives de Mallaurig, surplombant la Cheyenne River.

Sa construction n’était pas de première jeunesse et avait connu bien des aléas. Aujourd’hui, l’ouvrage d’art tombait en ruine.

Les experts étaient tombés d’accord pour lui donner une espérance de vie de dix ans s’il n’était pas rénové.

Les deux maires n’avaient pu tomber d’accord, de Winter estimant que c’était à Proficio de supporter les dépenses car il avait engagé des sommes importantes pour la réfection de l’unique cimetière de Mallaurig, l’autre prétendant qu’il avait déjà puisé dans ses caisses pour la construction de la nouvelle aile de l’université située sur sa partie.

Devant l’inertie des autorités, leurs administrés avaient décidé de financer la consolidation du pont. Un appel avait été lancé auprès des entreprises de la ville et beaucoup d’industriels avaient répondu affirmativement car il n’était pas si rare que ceux de la rive gauche aient leur bureau sur la rive voisine et vice et versa.

Des matches de base-ball, des foires et des spectacles avaient été organisés pour engranger de l’argent mais les organisateurs avaient rapidement dû se rendre à l’évidence : leur bonne volonté avait réussi à collecter une partie de la somme, mais pas la totalité.

Depuis, on attendait au mieux une prise de conscience des politiques, au pire l’écroulement du viaduc (avec, les pertes collatérales qui accompagnaient malheureusement ce type de « prise de conscience »).

En raison de mon métier, je l’empruntais assez régulièrement mais je ne pouvais m’empêcher d’examiner son état à chaque passage, me disant que c’était sans doute la dernière fois que je m’engageais dessus.

Ethan devait concevoir les mêmes appréhensions, car ce jour-là, alors qu’il dépassait les deux premiers piliers, il toucha la sainte vierge en plastique qui pendait au rétroviseur interne.

Je crois que beaucoup d’usagers de la route retenaient leur respiration jusqu’à l’arrivée, de l’autre côté, un kilomètre plus loin mais moi, si la circulation le permettait, je la bloquais quelques mètres encore.

McCallahan ignora le boulevard, le chemin le plus court jusqu’à la prison et préféra l’avenue, moins fréquentée.

La soirée était moite et nous dûmes bientôt ouvrir les fenêtres car mon ami n’était pas partisan de la climatisation, davantage convaincu par ses effets néfastes que par ses bienfaits.

Nous fûmes contraints de les fermer assez vite car nous n’avancions pas assez rapidement pour espérer nous rafraîchir et la pollution nous agressait les sinus.

Les aisselles ornées de tâches de belle circonférence, nous débarquâmes dans le parking presque déserté de Redemption, l’unique prison du Comté.

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