22, Rue des Acacias (1ère partie)

 

 

 

 

Un déchirement inhumain l’arracha à son sommeil. Willie se redressa et arracha des fils invisibles qui le reliaient encore à son sommeil.

Il jeta ses jambes hors de son lit, bondit jusqu’à sa fenêtre, arracha presque les rideaux en les tirant et plongea le nez en contrebas.

Ce qu’il vit aurait pu lui arracher un juron mais Willie Dradino était un citoyen bien élevé.

Il martela d’un poing rageur le châssis qu’il avait peint pendant la saison des Tancrédiales de l’année dernière, puis, craignant que le vernis s’écaille, il arrêta et inspecta les dégâts.

Dans la rue, des dizaines d’ouvriers libres s’affairaient, creusant au marteau-piqueur une tranchée d’un mètre de large sur, à vue de nez, deux de profondeur, et transportant des câbles tellement longs et lourds qu’ils devaient s’y mettre à trois.

Willie consulta sa montre. La Cinquième Heure du matin allait être chantée par les Frères d’Imil dans moins de cinq minutes. Une heure en avance sur l’horaire depuis que la Guilde avait commencé les travaux.

Il s’habilla à la hâte, trébucha en mettant son pantalon de tunique, puis dévala les marches de l’escalier de la petite maison qu’il avait achetée avec Ana. Il grimaça en pensant à elle mais décida de refouler ses souvenirs à plus tard.

Il déverrouilla les codes de sécurité de sa porte d’entrée puis sortit dans la rue plongée dans la pénombre et dans le bruit.

Willie se rua sur l’un des ouvriers et se planta devant lui. Le gaillard en train de pelleter déplia lentement son mètre quatre-vingts et lui décocha un regard vaguement concerné.

–                    C’est à quel sujet ? hurla-t-il pour couvrir le vacarme du marteau-piqueur qui rugissait à cinq mètres de là.

–                    Voyez-vous, commença Willie en réprimant un tic nerveux qui lui montait dans la main chaque fois qu’il était en situation de conflit, j’étais en train de dormir. Les Frères d’Imil n’ont point encore chanté la Cinquième Heure.

L’ouvrier consulta sa propre montre avec l’air du gars qui sait parfaitement l’heure qu’il est mais qui veut soit faire plaisir, soit jouer avec les pieds de son interlocuteur.

A cet instant précis, la litanie des religieux s’éleva dans les airs.

–                    Cinq heures tout pile, citoyen, rétorqua l’individu nanti d’un large sourire.

Willie Dradino pencha la tête et avisa les fenêtres des maisons bordant le chantier. Des lumières s’étaient allumées et les citoyens réveillés passaient leur tête intriguée et irritée à travers.

–                    Est-ce une heure pour commencer à travailler ? demanda Dradino en haussant le ton, non de colère mais contraint par le vacarme qui ne lui laissait pas le choix.

L’ouvrier haussa les épaules.

–                    C’est celle qu’on nous a donnée, Citoyen. Voyez avec le révérend-architecte responsable du chantier.

–                    Très bien.

Dradino contourna l’homme qui retourna à son pelletage. Il constata que, si tous les ouvriers l’avaient remarqué, chacun d’entre eux tentait d’éviter son regard.

Willie repéra un jeune homme penché sur une tranchée qui prenait des notes sur son ordinateur en bâillant à s’en décrocher les mâchoires. Il n’aperçut Willie que quand celui-ci se présenta à lui.

–                    Oui, je sais, commença d’emblée l’architecte. On commence plus tôt qu’à l’accoutumée. J’imagine que vous veniez vous plaindre…

Quelques secondes déstabilisé, Willie tenta de se reprendre.

–                    Heu… certes… n’y a-t-il point moyen de débuter plus tard. A la Septième Heure, par exemple ?

–                    Pas question.

Le révérend-architecte agrémenta sa réponse, d’abord un peu sèche, d’un sourire ensommeillé.

–                    Je ne fais qu’obéir aux directives de la Guilde. Nous avons reçu ce projet et devons nous tenir aux horaires qui nous ont été imposés.

Le maître-des-jardins soupira ; cette toute nouvelle ligne lui était indifférente mais depuis ce matin, elle prenait une importance capitale.

–                    L’Empire a doté notre ville d’une ligne supplémentaire de tram urbain, reprit l’homme en balayant d’un geste l’étendue du chantier. Soyez content, vous ne devrez plus vous lever aux aurores pour attraper votre transport en commun !

–                    Mais, balbutia Willie qui profitait d’une accalmie pour baisser le ton, mon arrêt se situe au bas de cette rue !

–                    Bon, alors pensez aux autres, Citoyen, rétorqua l’autre, un peu agacé. A présent, si vous voulez bien m’excuser.

Le jeune homme revint à son écran et s’y plongea comme s’il avait voulu faire disparaître ce trublion qui posait des questions insensées. Willie, un moment interdit, finit par comprendre le message. Il s’éloigna à grands pas, dépassé les ouvriers qui ricanaient et s’enferma chez lui. Et s’il ne claqua pas la porte, c’est uniquement parce qu’il était bien élevé.

***

Deux heures plus tard, Willie Dradino se présentait à la Guilde des révérends-architectes.

C’était un bâtiment impressionnant par la taille et l’originalité. Pas vraiment beau car on aurait dit que les membres de la Guilde n’avaient pas réussi à se décider sur les couleurs et les éléments de décoration et qu’ils avaient autorisé chaque architecte à participer à l’élaboration du bâtiment en y mettant sa touche personnelle.

Tout le monde était d’accord sur un point : le siège central de la Guilde des révérends-architectes était tout sauf discret.

Willie Dradino y pénétra en même temps que deux jeunes hommes, au demeurant fort pressés, qui le bousculèrent presque pour passer devant lui.

Le temps que Willie revienne de sa surprise, les deux autres étaient trop loin pour qu’il puisse réagir. Il les retrouva à la réception. A la vue de la file qui s’étirait jusqu’au guichet (les trois autres n’étant pas encore ouverts), il perdit toute envie de leur taper sur l’épaule.

–                    Je vais en avoir pour des heures d’attente ! gémit-il en se plaçant, de mauvaise grâce, au bout de l’alignement des mécontents.

Il passa une rapide communication à son employeur du moment, s’excusant longuement pour le retard qu’il prendrait.

Il avait été engagé chez Ima Cappelini, un riche négociant en vins qui venait d’acquérir une gigantesque propriété. Les jardins qui bordaient le domaine avaient été mis entre les mains d’un maître-des-jardins peu scrupuleux lequel avait confié ce travail à l’un de ses apprentis. Une véritable catastrophe, avait commenté Cappelini quand il avait fait appel à Dradino. Le maître-des-jardins avait hoché la tête tout en sachant que le terme était peut-être un peu faible pour décrire les quelques brins d’herbe jaunâtres qu’avait enfantés la terre et les arbustes taillés au lance-flammes. Willie s’était attelé à la tâche avec ardeur.

L’homme aimait la nature, bien davantage que ses semblables. Eux au moins ne trahissaient pas. Eux au moins ne faisaient aucun mal.

Ima Cappelini accepta de bonne grâce cette absence. Il avait eu l’occasion d’admirer ce qui avait déjà été fait et s’en montrait ravi. Il souligna néanmoins que Dradino ne serait guère rémunéré pour les heures qu’il n’effectuerait pas.

Ensuite commença l’attente, longue et douloureuse.

Douloureuse parce que Willie commença à sentir des fourmis lui courir dans les jambes au bout de la première heure.

Au terme de la seconde heure d’attente, il dansait sur un pied pour faire circuler son sang dans les veines.

Il sentit sur son épaule des regards moqueurs mais il les ignora comme il ignora les gloussements étouffés qui s’en suivirent.

Quand vint son tour, les Frères d’Imil chantaient la Première Heure de l’après-midi.

Il se présenta devant un employé à l’air chiffonné qui regardait le monde comme s’il lui avait volé quelque chose.

–                    CodGEN et motif de la visite, ânonna-t-il sans quitter des yeux son écran.

Willie pointa son appareil sur la cellule située en dessous du guichet puis énonça son problème. Il était tellement fatigué de l’attente qu’il s’embrouilla et obligea l’employé à recommencer plusieurs fois son encodage. Quand il eut terminé, on aurait dit que l’employé avait pris quelques années supplémentaires.

–                    Bureau quatorze B. Vous avez rendez-vous avec le commissaire-appariteur Joissard.

Willie cligna des yeux. Ce n’était pas avec un commissaire-appariteur qu’il désirait s’entretenir mais avec un révérend-architecte.

–                    C’est le commissaire-appariteur Joissard qui décidera si votre requête est ou non justifiée. Suivant !

–                    Mais… je…

–                    Allons, soyez civil. D’autres personnes attendent. Bureau quatorze B. Vous n’avez qu’à utiliser les tableaux d’affichage.

On bouscula Willie qui n’eut d’autre choix que de se plier à l’ordre du réceptionniste.

Il longea les guichets, remarqua qu’un second venait de s’ouvrir et eut juste le temps de s’écarter avant que la marée des solliciteurs le submerge.

Il consulta le tableau d’affichage, introduisit sa demande et reçut les données.

Le bureau quatorze se trouvait au second étage, au bout du couloir B. Pour reprendre les termes de l’employé, il ne pouvait se tromper. Il trouva effectivement le local mais eut la surprise de constater qu’une demi-douzaine d’individus patientait déjà. Il leur adressa un signe de tête bref mais poli puis prit place sur la banquette.

Les autres plaignants avaient les yeux rivés sur un écran du Saint-Canal. On diffusait – la coïncidence était assez surprenante – un reportage sur les réalisations architecturales de ces dernières années. Willie décrocha assez rapidement ; le sujet lui pourrissait actuellement la vie.

Quand le sixième citoyen entra chez le commissaire-appariteur, la patience du maître-des-jardins commença à s’étioler. Il se surprit en train de battre frénétiquement la mesure avec son pied gauche, décochant de fréquents regards à l’écran du Saint-Canal.

Les quatre personnes qui le suivaient l’observaient comme une bête curieuse et il s’exhorta au calme. Mais quand vint son tour, il sauta littéralement de sa chaise.

Le commissaire-appariteur Joissard était un homme d’une cinquantaine d’années portant la moustache avec élégance. Il avait ceci de particulier que son menton et le bout de son nez étaient fendus d’une fossette comme si les Dieux avaient suivi sans s’arrêter un tracé quand ils l’avaient forgé.

–                    Citoyen Dardino, je vous souhaite la bienvenue, clama-t-il comme si le maître-des-jardins était un vieil habitué.

–                    Dradino, Monsieur. DRAdino.

L’autre laissa fuser un petit rire.

–                    Pardonnez-moi, mon cher, je n’ai point mon pareil pour écorcher les patronymes. Je tâcherai de m’en souvenir…

–                    Merci bien.

–                    Bon, voyons ce qui vous amène…

Il consulta rapidement les données que devait lui avoir envoyées l’huissier puis laissa échapper un mot qui sonna comme une éructation :

–                    Ah…

–                    « Ah ? » s’inquiéta Willie.

Les yeux chaussés de bésicles du commissaire-appariteur Joissard volèrent jusqu’à son interlocuteur. Sa moustache frétilla un instant sous son nez étrange.

–                    Je vois.

–                    Vous voyez ?

–                    L’affaire n’est point aisée…

–                    Ah non ?

–                    Et pour ainsi dire irréalisable.

–                    …

–                    Vous vous attaquez à la Guilde, donc à l’Empire et, par ricochet, à Sa Grandeur l’Imperator qui a approuvé les travaux…

–                    Mais point du t…

–                    C’est embêtant…

Joissard se frotta le ventre qui criait famine. Il avait encore tant de cas à examiner avant de prendre sa pause, cette idée se lisait clairement sur ses traits.

–                    Je ne pourrai donc rien faire pour vous, citoyen Dardino.

–                    C’est Dradino. Mais ces travaux commencent très tôt. Avant cinq heures, rendez-vous compte !

L’homme fit claquer sa langue contre son palais. Il sentait de nouvelles canines lui pousser.

–                    Ecoutez, citoyen : je puis faire montrer votre requête plus haut mais je crains les retombées. Pour vous, s’entend…

–                    Quelles retombées ?…

–                    Je vous l’ai dit : l’ordre nous vient de la capitale. Nous n’avons point à le contester. Ces rails doivent être posés avant la fin du mois.

–                    La fin du mois !!! Mais nous sommes le second jour du premier mois des Tancrédiales !!!

–                    Et encore… il nous est accordé un sursis d’une semaine… le Gouverneur en personne viendra inaugurer ce nouveau tracé…

–                    Mais il s’en fiche, le Gouverneur ! Il ne prend même point le tram !

Le commissaire-appariteur lui décocha un regard outré. Sa bouche s’arrondit en un O luisant.

–                    Vous vous oubliez, citoyen Dardino ! Reprenez-vous !

Le nez de Willie pointa vers le bas. Il n’eut même pas la force de corriger son interlocuteur.

–                    Je… je suis navré mais comprenez bien…

–                    Je comprends et je vous plains. Allez, du courage ! Plus qu’un petit mois !

–                    Et peut-être une semaine…

–                    Un mois et peut-être une semaine. Bon, je dois vous demander de me laisser à présent. D’autres personnes…

–                    … attendent, je sais. Merci Monsieur Joirard.

Le bas du visage du commissaire-appariteur se barra d’un sourire bonhomme et il secoua son index comme s’il gourmandait un vilain garnement.

–                    Joissard, Citoyen. Joissard.

***

Un déchirement inhumain l’arracha à son sommeil.

Willie Dradino ouvrit les yeux mais ne bougea pas de son lit. C’est à peine s’il consulta son horloge.

Douze minutes avant la Cinquième Heure ! Ils étaient en progrès.

Hier, ils avaient commencé à la demie !

Depuis qu’il avait été en référer au commissaire-appariteur, il semblait que la Guilde ait décidé de nuire davantage au plaignant comme pour le punir de son outrecuidance.

Le maître-des-jardins s’enfonça la tête dans les coussins et pria les Dieux de lui donner de la patience.

Cela faisait trois semaines qu’il ne dormait plus. Il gagnait la demeure d’Ima Cappelini, faisait son travail, regagnait son appartement, s’y lavait, mangeait puis allait se coucher sans avoir eu l’impression d’avoir pu s’éveiller. Il avait parlé de cette situation aux autres habitants du quartier et avait eu la désagréable surprise de constater qu’ils s’étaient bien gardés de se plaindre.

–                    Vous savez comment ça va, lui avait dit un voisin comme Willie avait organisé une réunion à son domicile. Le dicton de l’Empire c’est « cause toujours, de toutes façons, on ne t’écoute point » !

Beaucoup de personnes avaient timidement hoché la tête mais aucun n’avait repris le discours du contestataire. Le lendemain, les dragons étaient venus l’arrêter.

C’est à ce moment que le maître-des-jardins avait compris que, même s’il était toujours en liberté, il n’en était pas moins surveillé.

Même s’il avait feint de ne rien en faire, le commissaire-appariteur avait dû faire mention de sa visite aux autorités. Willie avait constaté un crachotement sur sa ligne de TeleCom et il avait remarqué que le même citoyen le suivait quand il se rendait au travail et en revenait.

Il avait commencé à avoir très peur.

Et ce chantier avançait à une allure de tortue cheminant sur le dos…

 

La suite dans une semaine

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2 commentaires pour 22, Rue des Acacias (1ère partie)

  1. Edmée dit :

    Il n’y a pas à dire… ton style et l’art de planter tout en scène retient le lecteur (et la lectrice)!

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