22, Rue des Acacias (2ème partie)

Une semaine avant la date officielle de la fin des travaux, Willie se réveilla vers la Septième Heure en s’étonnant de ne pas avoir été tiré plus tôt de son sommeil.

Il sortit de son lit, se rendit à sa fenêtre et constata qu’aucun ouvrier ne travaillait sur le chantier qui s’étirait à présent juste en bas de chez lui.

A leur place, trois hommes en habits de ville étaient penchés sur un trou et faisaient de grands gestes. Leur conversation devait être animée car Willie percevait, malgré l’épaisseur du double vitrage, des éclats de voix.

Il s’habilla à la hâte et sortit.

–                    … soyez certain qu’Il n’appréciera point ! clamait l’un des individus, un vieillard qui portait sur sa poitrine l’emblème des Frères Séculiers.

–                    La Guilde des révérends-architectes ne peut guère  être tenue responsable, Frère Olivier ! s’exclama un professionnel de la construction sur un ton qui se voulait conciliateur mais qui avait autant d’effet contre la fureur du religieux qu’un verre d’eau jeté dans un brasier. 

–                    Ce cas n’est quand même point un cas sans précédent, reprit le religieux en martelant le sol du pied. Vous avez déjà dû être confrontés à pareille situation !

–                    Heu… oui, certainement. Monsieur Roktel ?

Roktel, le jeune révérend-architecte qui était en charge du chantier leva les mains en signe d’impuissance.

–                    C’est-à-dire… il me revient en mémoire un cas semblable… la cité de Gihl- Ungien, une cité dans la Province des Terres d’Almada… des ouvriers ont voulu creuser une tranchée et leurs outils ont percé une canalisation de gaz.

–                    Ah oui, la catastrophe de Gihl-Ungien, je me souviens, marmonna le Frère Séculier qui se cacha le visage entre les plis de sa toge.

Willie gagna le groupe et attira un trio de regards surpris.

–                    Citoyen ?

Le maître-des-jardins se composa une expression aimable et salua les trois notables.

–                    Messieurs, Frère, je me permets de vous déranger. Je constate que vous rencontrez un petit problème…

–                    Petit problème ? grogna le Frère Olivier. Petit problème ??? Expliquez-lui, Roktel car, pour ma part, j’en ai soupé de ce petit problème !

–                    Hum… eh bien voilà : nos ouvriers ont mis au jour un réseau complexe de canalisations de gaz qu’ils ne pouvaient détruire sans provoquer une catastrophe… heu… épouvantable. Nous attendons les ouvriers-gaziers d’une… heure à l’autre…

–                    Et cette situation va considérablement ralentir notre progression ! intervint le second architecte. Nos ouvriers ont entendu parler de Gihl-Ungien et se cachent derrière cette excuse pour éviter de venir travailler !

–                    Cela ne se passera point ainsi ! brama le vieillard. Je vous promets que cette affaire va faire du bruit.

Les deux révérends-architectes blêmirent tandis que le religieux s’éloignait à longues enjambées claudicantes. 

–                    Alors donc, vous êtes bloqués ? fit Willie sans pouvoir réprimer un sourire qui, s’il avait été plus large, lui aurait proprement découpé la tête en deux dans le sens horizontal.

Le plus âgé des révérends-architectes lui décocha un regard noir. Willie le prit comme la plus belle de récompenses.

***

Il travailla dans la joie cette journée-là. Il termina le parterre de pieds d’alouette dont le bleu irait très bien avec les agapanthes qu’il avait plantées la semaine précédente et tailla parfaitement la haie Ouest.

Son travail terminé, il regagna son domicile et constata que les ouvriers avaient repris leur travail.

–                    Les gaziers sont passés comme prévu, l’informa un de ses voisins qui observait le travail des hommes de sa fenêtre.

–                    Ah, répondit Dradino qui sentait sa joie retomber comme une fiente de pigeon sur le crâne d’un passant.

–                    Ceci étant dit, ils ont fini la tranchée. Ils feront moins de bruit avec leurs damnés marteaux-piqueurs !

Le maître-des-jardins rentra chez lui et s’apprêta à passer une bonne nuit.

A la Cinquième Heure, les ouvriers commencèrent à découper les rails…

***

Le tronçon fut inauguré à la date prévue plus deux jours.

Le Gouverneur de la Province ne se rendit pas sur place car une autre affaire, bien plus importante, l’avait retenu ailleurs. Les autorités firent grise mine mais ne s’autorisèrent aucun commentaire.

C’est le Qaeder de la Région qui fut dépêché à sa place mais le Grand déclina l’invitation, prétextant un rendez-vous de la plus grande importance.

Il envoya le Iarl de l’Agglomération.

Qui refusa.

Ce fut donc le Najar de la ville qui s’y rendit, la mort dans l’âme. Il détestait ce genre de cérémonies où il devait patienter une heure avant d’effectuer un geste qui lui prendrait environ cinq secondes.

Les prêtres du temple de Persée, de Zéphète et de Cifire s’étaient déplacés pour consacrer ce lieu dans les formes.

Le maître-des-jardins Willie Dradino observait leur manège par la fenêtre de son appartement.

Dans la foule, il repéra les révérends-architectes qui étaient la cible de la colère du Frère Séculaire Olivier et même le commissaire-appariteur Joissard.

Le maître-des-jardins, rompu par le manque de sommeil s’endormit durant la cérémonie. Quand il se réveilla, la foule se dispersait.

Il s’ébroua et se força à sortir de chez lui.

Du haut du pas de sa porte, il chercha des yeux le commissaire-appariteur Joissard qu’il finit par trouver en grande conversation avec un inconnu non loin de là. Il traversa la rue et attendit que Joissard en ait terminé avec son interlocuteur, ce qui ne tarda pas.

–                    Citoyen… s’exclama-t-il en faisant claquer ses doigts.

–                    Drrrrrrradino.

–                    C’est cela ! Quelle belle cérémonie en vérité ! J’espère que vous avez apprécié…

–                    De ma fenêtre, Monsieur Joissard, mentit-il.

–                    Vous habitez donc le quartier ?

–                    Il me semble vous l’avoir signalé quand je suis venu vous trouver… Je loge au 22.

L’autre étouffa un petit rire dans la paume de sa main.

–                    Suis-je distrait ! Je vous remets à présent. Je vois tellement de monde…

Willie Dradino hocha la tête mais se garda de tout commentaire.

–                    Je ne suis point mécontent que cela soit terminé, répondit-il à la place. Je vais pouvoir terminer mes nuits.

–                    Les autorités sont ravies ! continua Joissard qui n’avait pas prêté la moindre attention à ce qui venait d’être dit.  Malgré ce petit incident de la semaine dernière… Le tracé était stratégique, à tel point que les autorités ont demandé à la Guilde la construction d’un dépôt de tram à la place du Parc de la Fécondité…

Willie perdit toutes ses couleurs.

–                    Le Parc de la Fécondité mais… c’est derrière chez moi !!!

–                    Ah bon ? C’est possible. Les travaux de terrassement devraient commencer le mois prochain. Six mois de labeur ! Une aubaine pour la Guilde, Citoyen Dardino, une véritable aubaine !

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