Be the right man in the right place… (part 1)

Voici une nouvelle d’octobre 2010, que j’ai débutée un jour de congé sur la terrasse d’un café.
Elle fait partie d’un recueil que j’enverrai peut-être un jour chez un éditeur. A vous de me dire si elle en vaut la peine 🙂
Je posterai la suite dans quelques jours.
Bonne lecture.
Gauthier

J’avais remarqué que j’étais suivi avant de déboucher sur la Apian Way et certainement bien avant le type assis derrière moi.

Il ne bougeait pas beaucoup depuis que je l’avais pris en charge et encore moins depuis que « Uptown girl » de Billy Joël avait remplacé « Boys don’t cry » sur les ondes.

C’était un taciturne pur jus ou alors un junkie.

Qu’est-ce qui m’avait pris de m’arrêter pour ce type alors que ma journée était passée de dix minutes ?Le pognon ? L’ennui ? L’aventure ? Ma putain d’âme de boy-scout ?

Lorsque je l’avais chargé, le gars n’avait pas paru saoul et encore moins défoncé. Un type sobre, une denrée rare à L.A.

Il portait un élégant costume sous un long manteau un peu inopportun pour la saison car, même si nous étions aux portes de Noël, la météo annonçait tous les jours vingt degrés.

Un pardessus, même léger, était tout à fait superflu. Pourtant, le client le serrait fortement contre lui et ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, quoique je connaisse plus frileux que lui.

Le mec sortait du Hilton, sans valise, mais encore une fois, cela ne voulait rien dire. Il pouvait avoir un rendez-vous galant, une petite course à faire ou l’envie de se dégourdir les jambes. Qu’est-ce que je connais à la vie des autres ?

Je n’avais pas examiné ses traits à la loupe mais je pense que ce type était aussi clean que n’importe lequel de mes passagers avant une heure du matin. Les noctambules défoncés, j’essayais de ne pas les embarquer passé minuit car je n’avais aucune confiance en eux.

A part ses lunettes solaires et son manteau, tous les deux déplacés, l’un pour l’heure, l’autre pour la saison, l’homme était tout ce qu’il y a de plus naturel, en tous cas, d’aussi naturel que ce qui vit à Los Angeles.

Il m’avait donné une destination, assez lointaine en vérité, et j’avais commencé à maugréer en me rendant compte qu’avec l’aller-retour, je ne serais pas chez moi avant trois heures du matin.

Je ne réveillerais personne dans la maisonnée puisque j’y vivais seul depuis l’émancipation collective de ma femme et de mes gosses mais je savais également que le réveil sonnerait impitoyablement à la même heure.

J’avais chargé le client, je ne pouvais le renvoyer.

Le tourneur égrenait les kilomètres depuis cinq minutes quand je jetai pour la premère fois un coup d’œil dans le rétro.

Le visage de mon passager, penché vers l’avant, était nimbé d’une lumière bleue. Il était en train de tripoter son portable et, rassuré, j’ai détourné les yeux.

Nous avons pris la direction de Venice way et, en passant devant le night shop qui faisait le coin avec cette rue dont je ne rappelle jamais le nom, je me suis dit que je m’y arrêterais bien pour le retour afin d’acheter un truc à grignoter. Une babiole pour me caler l’estomac et écarter de ma nuit les cauchemars qui n’attendent qu’un ventre vide pour m’assaillir.

–                    Vous ne voulez pas que je vous arrête à un guichet ? ai-je demandé au gars assis derrière moi.   

Il y avait de nombreux distributeurs en ville mais, passé un certain endroit, c’était terminé.

Quelques types que j’avais pris en charge – des étrangers – s’étaient fait avoir et j’avais dû rebrousser chemin pour qu’ils tirent du fric à la borne la plus proche.

Certains en avaient profité pour cavaler. J’en avais rattrapé beaucoup mais quelques-uns m’avaient échappés. Depuis, je mettais systématiquement mes clients en garde.

Sans détourner son regard de l’écran de son téléphone portable, le gars me répondit que ça baignait. Quelque chose dans sa voix dérapa comme s’il étouffait un sanglot.

Je n’ai pas insisté.

Je n’aime pas me mêler de la vie des autres, a fortiori de ceux que je croise dix ou quarante minutes. C’était un des traits de caractère qu’aimait ma femme, à tel point qu’elle a pu bâtir une vie avec un autre homme en parallèle avec celle qu’elle semblait mener avec moi.

Nous avons roulé une petite demi-douzaine de kilomètres quand j’ai fini par remarquer la berline qui nous suivait.

C’est facile de vérifier si on nous file le train, les taximen sont habitués.

Entre les bonnes femmes qu’on aide à filer du cocon devenu un peu trop étouffant, les vedettes poursuivies par les paparazzis et les bonshommes traqués par la pègre locale, on apprend vite à repérer les poursuivants.

Tu accélères, ils font pareil.

Tu changes de file, ils empruntent la même, quasi au même moment.

Tu tournes à gauche, ils te collent.

Ils font tout pour rester discret mais c’est comme s’ils avaient mis des gyrophares en s’accompagnant de la musique de « Chip’s ».

J’ai donc « testé » la berline.

J’ai coupé le sifflet à Eminem et je me suis concentré.

J’ai fait un crochet par quelques rues peu fréquentées et j’ai brûlé un ou deux feux rouges. Le conducteur derrière moi ne m’a pas lâché, quitte à provoquer un carambolage.

Si les flics avaient été planqués au carrefour, nous aurions été arrêtés aussi sec.

J’ai attendu encore cinq minutes avant de lancer :

–                    Je pense que des amis à vous désirent vous parler.

Le gars a grogné un truc incompréhensible mais a continué d’écrire son message.

J’ai un peu tiqué. C’est quand même assez rare d’avoir une telle maîtrise de soi.

La bagnole a accéléré jusqu’à me taquiner le pare-chocs. Si j’avais freiné, il m’aurait embouti à coup sûr. Mais je ne l’ai pas fait, d’une part parce que je n’ai pas terminé de rembourser ce taxi, d’autre part parce qu’il est mon unique moyen de subsistance et que, si je me retrouve piéton, je me retrouve le bec dans l’eau.

J’ai accéléré également, davantage pour éviter la collision que pour distancer notre suiveur.

J’avais reconnu une Audi et ce n’était pas avec ma Chrysler que j’allais gagner du terrain.

–                    Merde ! j’ai craché. Je vous dépose tout de suite !

–                    Deux minutes encore, a demandé mon passager de sa voix hachée.

J’en entendu le bruit caractéristique du message qui s’envoie et le gars a dit :

–                    Je crois que c’est… OK.

J’ai rétrogradé jusqu’en deuxième et ai mis mon cligno pour indiquer que je me garais. Le conducteur de l’Audi a compris le message et a immédiatement cessé de me coller.

Alors que je me rangeais, j’ai dit :

–                    Je suis désolé, Monsieur, mais je ne veux pas d’ennui avec vos copains. Je vous demanderai de sortir sans faire d’histoires.  

J’ai eu le temps de couper le moteur et de me tourner dans sa direction avant qu’il puisse répondre.

–                    Je ne pense pas que ce sera possible…

Mes yeux avaient rapidement évalué la situation et j’avais compris bien des choses à la lueur chiche du plafonnier.

Mon passager était un homme d’une bonne trentaine d’années mais son visage, pâli à l’extrême, venait de l’alourdir de quelques décennies supplémentaires.

Ses lunettes étaient à présent posées de guingois sur son nez et révélaient des yeux qui perdaient de leur éclat.

Son imperméable s’était ouvert et sa chemise était imbibée de sang 

–                    Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? me suis-je exclamé en évaluant rapidement les chances de m’en sortir également.

–                    Je crains… d’avoir pris une balle dans le dos, articula le gars qui me tendit son portable. Tenez.

–                    Qu’est-ce que vous voulez que je foute avec ça ?

Il me sourit. Ses dents étaient toutes rouges.

–                    Cadeau.

On cogna à ma vitre et je sursautai.

Un grand escogriffe au visage barbu se tenait devant ma portière et me faisait signe d’ouvrir le carreau. Je m’exécutai, sachant que je n’avais pas tellement le choix.

L’individu m’adressa un hochement de tête affable et je lui répondis de la même manière.

–                    Bonsoir. Nous souhaiterions récupérer notre petit frère qui est à l’arrière de votre taxi.

Son accent était indéfinissable mais une chose était certaine : il n’était pas d’ici.

–                    Si vous me payez la course, répondis-je du tac au tac mais le regrettant aussitôt.

Le grand type au costume un peu voyant et au crâne chauve se redressa de toute sa hauteur, porta la main à l’intérieur de son veston et en sortit une liasse de billets.

–                    Combien ?

–                    Dix-sept dollars.

Je n’avais pas vérifié le compteur mais j’avais un sacré sens de l’évaluation. Pour les kilomètres, bien entendu, pas pour la vie de couple.

Il opina du bonnet et me tendit quelques billets qui paraissaient sortis de l’imprimerie tant ils étaient impeccables.

Je les empochai aussitôt et refermai ma vitre.

Puis je fermai les yeux et attendis que le chauve barbu ait extirpé le type de mon véhicule.

Mais loin de me débarrasser de mon passager, l’individu éructa une phrase dans son sabir puis claqua la portière.

Les doigts agrippés au volant de cuir, j’attendis quelques instants.

Rien ne vint

J’ouvris les yeux au moment où l’Audi me dépassait en faisant rugir son moteur.

Je me retournai : le gamin était toujours là.

Mort.

Je soupirai.

Une telle tuile, cela ne m’était encore jamais arrivé. Je veux dire : j’avais entendu des copains qui avaient transbahuté des O.D. (des overdoses) pendant des kilomètres sans s’en rendre compte mais ici, à LA, c’était monnaie courante.

Pas agréable mais courante.

En règle générale, les flics n’emmerdaient pas les chauffeurs mais dans le cas d’une blessure par balle, j’étais moins sûr qu’ils allaient me lâcher la grappe.

Ils auraient besoin d’un témoignage et ils me feraient rapidement avouer que j’avais vu la tronche d’un des suiveurs.

Merde, je n’avais pas vraiment besoin de cela.

J’éteignis le plafonnier et observai le cadavre dans la pénombre.

« The right man in the place », je n’avais pas été ce gars-là… Si je n’avais pas traîné avec la dernière cliente (une pute de luxe, je l’avais cataloguée en une demi-seconde), je serais rentré au bercail et rien de tout cela n’aurait eu lieu.

J’envoyai un coup de poing dans le tableau de bord.

Il n’y avait qu’une chose à faire.

Mais bordel, je n’aimais pas ça.

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4 commentaires pour Be the right man in the right place… (part 1)

  1. Oui oui, j’attends la suite !

  2. Philippe D dit :

    Pas mal du tout ! Ce texte donne envie de connaitre la suite et c’est le principal!
    C’est pour quand la suite?

  3. Hello Philippe!
    Merci pour tes encouragements 😉
    Je pense que je posterai la fin dans el courant de la semaine prochaine.
    Bises

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