La Novolitza – extrait n°2

Le bruit de ses pas résonnait dans la ville au même rythme que les battements de son cœur.

Elle redoutait cette journée depuis bien longtemps mais se faisait un point d’honneur de ne rien laisser paraître au pachyderme qui la suivait pesamment.
C’est pourquoi, avant de se prendre le chemin du Castel, elle avait décidé d’emprunter celui des écoliers. La jeune femme avait contraint son chaperon à un détour par les luxueux quartiers résidentiels du haut de la cité.

En cette première semaine des Mellianes – la plus belle saison de l’année selon elle – Isadora profitait de la fête de la Lune rousse dédiée à la Déesse Mella pour se balader dans les rues presque désertes. Le ciel était d’un bleu éclatant et le soleil, pour une fois cette saison, ne jouait pas sa vierge effarouchée. Le curieux duo venait d’emprunter une allée boisée que surplombaient de magnifiques demeures. La dernière, légèrement en retrait par rapport aux autres, était surmontée d’une gigantesque serre dont chaque carreau réfléchissait les rayons de l’astre. Elle ne manquait jamais de détailler les sculptures qui l’entouraient quand ses promenades la conduisaient à proximité.

« On f’rait p’têt mieux d’y aller, M’zelle Isadora.

La voix rauque du gros Balazs ne parvint pas à troubler le charme de cet instant. Isadora tentait d’ignorer ses interventions depuis leur départ mais elle concevait de plus en plus de mal à semer la réalité. Elle avait retardé au maximum l’instant fatidique mais bientôt, elle ne pourrait plus reculer.
Elle chassa ses sombres pensées et se focalisa sur le dessiné des cheminées. Celles-ci semblaient avoir été recouvertes de fines lignes de couleurs et partaient vers les cieux avec une grâce infinie. Tout en se demandant qui pouvait habiter cette demeure, Isadora se rapprocha d’un portail accablé sous la masse luxuriante de ronces et de fougères que l’Esdo de maison avait omis de couper depuis ce qui semblait être des décennies. Le jardin, ce qu’elle pouvait en voir en fait, était envahi d’herbes hautes, pourtant, la propriété n’était guère abandonnée. Elle repéra un mince filet de fumée s’échappant paresseusement d’une des cheminées et il lui sembla apercevoir une silhouette dans la serre.
Sur une étiquette lavée par les pluies, on lisait le nom suivant :

A. PIERR

MAITRE-SCULPTEUR DE L’EMPIRE.

 Isadora n’avait jamais entendu parler d’un quelconque Pierr mais elle ne fréquentait guère les salons et les clients du Soleil de Minuit ne se rendaient pas chez Rudi K pour converser. Madame Lucques, sa préceptrice, prétendait que les mâles se confiaient généralement sur l’oreiller mais, en deux ans d’apprentissage, Isadora n’avait pas eu l’ombre d’un aveu digne de ce nom. (Peut-être que si en fait, mais elle avait pris l’habitude de ne pas écouter ceux qui venaient déverser leur foutre sur ses fesses ou son visage). A présent qu’elle s’apprêtait à donner son corps  pour de l’argent (« louer » serait un terme plus exact néanmoins), elle se demandait quel serait le sujet abordé par ce premier client.

« On f’rait p’têt mieux d’y aller, M’zelle Isadora.

La voix plaintive du gros Balazs résonna désagréablement à ses oreilles. Elle lâcha un long soupir comme ses épaules s’affaissaient.

« Accorde-moi encore quelques instants, s’il te plaît, fit-elle en mettant dans sa demande toute la chaleur dont elle était capable.

On lui avait dit qu’elle avait une jolie voix. Madame Lucques était certaine que d’aucuns la demanderaient expressément, au mieux pour qu’elle leur glisse quelques mots salaces de son timbre rauque pendant qu’elle donnait du poignet.
Grande, blonde, les yeux verts, Isadora n’avait pas la silhouette recherchée par les amateurs de chair en cette fin de 1er siècle de la Nouvelle Ere. La mode était aux rousses diaphanes qui avaient succédé aux petites au cheveu sombre et au teint bistre. Des filles comme Ania surnommée « Le Tison », pur produit des Terres de Feu ou Eliette « aux longs doigts » étaient davantage prisées dans ce milieu car leur poitrine aurait pu arrêter le galop de plus d’un valeureux cheval de combat. Isadora prétendait posséder les seins d’une honnête fille ; ni trop gros, ni trop menus. Elle ne voulait pas finir comme Babi, une ancienne collègue qui avait valsé par-dessus le parapet d’un pont, emportée par sa légendaire fierté mammaire. Isadora était dotée d’autres atouts, notamment celui d’être la fille du patron.
Pourtant, ce vieux salopard de Rudi K. l’envoyait chez le Qaeder Ivarcelli, le plus haut personnage militaire de la Région de Lütsza. Les filles n’aimaient pas trop le Qaeder – même Eliette qui ne crachait jamais dans la soupe – mais aucune d’entre elles n’avait réussi à mettre le doigt sur le problème. Igor Ivarcelli était un Grand d’Empire qui, à quarante ans, n’avait pas encore trouvé une matrone avec qui partager sa vie. On le disait intime avec la famille de l’Imperator car il avait ses entrées au Saint-Siège mais nul ne savait avec exactitude ce qu’il y trafiquait. Les rumeurs couraient bon train mais il y avait certainement une grosse part de jalousie dans ces médisances. Il participait activement à la reconstruction de l’Empire ; on lui devait notamment le temple de Lyncee (une construction magnifique qui trônait sur la Place de la Victoire de Varaždin). Si elle avait eu davantage de culture, Isadora aurait su que les plans du bâtiment religieux avaient été dressés par Alan Pierr, le propriétaire de la villa qui l’avait tant séduite.
Mais pour l’heure, la perspective de se retrouver seule avec un noble au passé nébuleux lui donnait froid dans le dos.
Elle tira sur son écharpe pour protéger la totalité de son long cou et repositionna correctement son bonnet. Par décret, les prostituées étaient contraintes de porter un signe qui les distinguait des honnêtes matrones. La justice avait opté pour une mèche de couleur criarde qui ne laissait aucun doute sur leur condition. Celle d’Isadora était, pour l’heure, soigneusement cachée sous le bonnet qu’elle avait emprunté à Alda, la fille dont elle s’était rapprochée ces dernières saisons. Issa n’avait pas honte de son métier, elle désirait simplement flâner sans être dérangée par les regards concupiscents des mâles. Mais si elle était contrôlée par les dragons, son employeur risquait d’être mis à l’amende. Néanmoins, elle s’en fichait comme de sa première culotte : le patron du Soleil de Minuit ne pouvait exercer sa tyrannie sur elle comme il le faisait sur les autres filles.
Depuis qu’elle était revenue de la pension un peu spéciale de Madame Lucques où elle avait appris les diverses formes qu’elle pouvait donner au plaisir, Rudi K. avait été transfiguré. Il ne lui avait jamais témoigné beaucoup d’affection alors qu’elle était encore enfant mais à présent qu’il voyait en cette belle plante une source de revenus supplémentaire et peu onéreuse, il traitait sa fille davantage comme une employée de luxe que comme une esclave-domestique. Rudi K. n’avait conçu aucun regret d’avoir mis sa fille unique en location mais, avec les années, voyant ce qu’elle était devenue, il avait regretté de n’avoir attendu et tenté de la marier. Qui n’aurait  voulu de la belle Isadora Krawzeek à la lignée certes sulfureuse mais à l’avenir radieux pour celui qui l’aurait possédée ? Ces années à la pension de Madame Lucques n’avaient cependant pas rebuté Isadora. Elle en gardait même d’excellents souvenirs. Les filles de madame Lucques étudiant divers domaines – tournant naturellement autour de la sexualité – dont les intitulés étaient aussi étonnants que leur contenu intéressant. Mme Lucques se faisait un point d’honneur à dispenser chaque heure de formation, avec un professionnalisme digne des meilleurs Frères Scolastiques. La douairière distribuait ses conseils avisés avec la même prodigalité qu’un religieux, ses conseils et ses sermons.
Mais davantage que le reste, Isadora appréciait l’ambiance qui régnait dans la maison. Les filles, étonnamment peu nombreuses alors que ce métier était, selon le dicton, le plus vieux du monde, s’entendaient à merveille et se gardaient bien de se livrer une guerre comme leurs cousins mâles et puissants des Grand et Petit-Hôtels. La jeune femme en apprit la raison plusieurs années après son arrivée dans la place. Les services de Mme Lucques coûtaient une véritable petite fortune car, outre l’enseignement, on offrait aux pensionnaires le gîte et le couvert. Mme Lucques avait la chance d’avoir aux fourneaux une certaine Mademoiselle Sonia, une ancienne gagneuse qui portait les vestiges de sa beauté comme une écharpe autour du col. Sa cuisine était divine, même si elle prenait un malin plaisir à éliminer la moindre particule de légume de ses plats. Résolument carnivore, la patronne de l’établissement ne concevait pas qu’on pût brouter quand on devait gagner des formes. Mme Lucques avait dû en manger plus que de raison car elle débordait littéralement de toutes les malheureuses chaises sur lesquelles elle posait son séant.
Isadora concevait beaucoup d’affection pour cette ancienne fille de joie, le monde glauque dans lequel son père l’avait glissée n’était pas celui que lui présentait Mme Lucques. Elle avait davantage l’impression de suivre un apprentissage au même titre que les jeunes gens de sexe masculin. Elle devenait le maître-peintre de la chair, le révérend-architecte du corps, le Scolastique des émotions. On lui apprenait à satisfaire tous les désirs, à répondre à toutes les demandes mais avant tout, à faire le vide dans son esprit. Des séances de relaxation étaient prévues avant chaque cours pratique car Mme Lucques prétendait que ces vides de l’esprit étaient salutaires. Une fille qui prenait conscience du corps adipeux qui la besognait avait toutes les chances de tenter de l’éjecter. La chose était évidemment à proscrire car le client concevrait beaucoup de réticences à revenir dans l’établissement.
Isadora avait patiemment écouté et appris les leçons de son enseignante et s’était juré de pratiquer tous les conseils qu’on lui avait dispensés.
Elle avait quitté la maison de Mme Lucques avec ce qui ressemblait à une certification en poche. Elle n’avait aucune légalité mais elle pouvait compter sur son vieux père pour tenter de la mettre à profit.

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2 commentaires pour La Novolitza – extrait n°2

  1. Je dois dire que l’écriture est séduisante, on a tout à fait envie de continuer… d’en savoir plus! Merci pour ce bel extrait!

  2. Avec plaisir chère amie.
    Même si nos styles et nos cadres sont différents, rien ne nous interdit de nous apprécier 🙂
    Le bonjour aux USA.

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