Le Triangle sous le sable – extrait n°2

Le Triangle sous le sable

Le Triangle sous le sable

Chaque dune lui faisait l’effet d’une vague à jamais immobile sur un horizon qui avait renoncé à la diversité.
Archiabald Von Espen se disait qu’il avait échoué dans le néant et, lors de ces interminables spleens nocturnes, il se demandait ce qu’il avait fait pour mériter une telle infortune. Quand il se ressaisissait enfin, il se voyait comme le bastion de la civilisation. Il avait été investi par le Prince-Kommandeur en personne d’une mission de la plus haute importance. Officiellement, il était envoyé en manœuvres avec sa Centurie dans les Terres de Feu avec l’accord des autorités saoudes. Officieusement, il avait été chargé de mettre à jour ce bâtiment triangulaire qu’Oussur Kedi nommait « temple » et de le détruire. Il connaissait parfaitement la politique de néo-urbanisation de l’Empire qui consistait à faire tabula rasa du passé. Depuis l’An Un de la Nouvelle Ere, des centaines de milliers de constructions des Anciens avaient été démolies et remplacées par des édifices civils ou religieux dans un style très « Nouvelle Ere ». Un travail similaire avait été demandé par l’Imperator dans les Terres de Feu – un large territoire encore sous domination barbare. Pour quelle obscure raison le maître de l’Empire désirait-il « nettoyer » cette partie du monde terrestre où pas un citoyen n’habitait ? Il pouvait aisément comprendre le danger que couraient les citoyens libres en avisant quotidiennement les vestiges des temps anciens mais ici, dans ce paysage morne dont les aspérités se confondaient avec les sautes d’humeur, livré aux mœurs barbares, qu’avait-il à y gagner ? Le Najar Von Espen l’ignorait, mais qui était-il pour s’interroger sur les décisions du seigneur absolu ?
Quoi qu’il en soit, il fallait composer et montrer belle figure aux autorités locales qui toléraient la Centurie sur leur sol. Depuis le début du trimestre, Archiabald Von Espen ne s’était rendu à Gizeh, la cité la plus proche, qu’une seule fois. Il bénéficiait là-bas d’un pied-à-terre généreusement prêté par le Yeni Çeri – une sorte de responsable des habitants de la ville sans aucune autorité militaire en temps de paix.
Il n’y avait séjourné que la première nuit de son arrivée dans les Terres de Feu et avait trouvé la cité saoude fondamentalement décadente, avec ses maisons sans porte et les dizaines de personnes qui s’y entassaient. L’Empire en était son reflet inverse. Depuis la Nouvelle Ere, on bâtissait des immeubles afin que chaque famille ait son intimité et des villas pour permettre aux plus aisés de ne pas pâtir de la promiscuité des gens de petite condition. Qui plus est, jamais au sein de l’Empire, on n’aurait permis des marchés en pleine rue ; on avait construit de grandes halles au sein des villes pour éviter la chienlit et les jours de commerce patronnés par le Dieu Konos étaient fortement réglementés. A contrario, le marché de Gizeh ne paraissait pas connaître davantage de début que de fin et courait dans plusieurs rues principales comme une urticaire purulente. Ça hurlait à tout-va, ça interpellait le chaland, ça exposait sa marchandise à la poussière et au soleil comme si cela avait pu avoir quelque bénéfice pour les denrées, ça donnait la nausée au Najar Von Espen.
Encore fort ignorant des us saouds, Archiabald Von Espen, qui avait entendu des cris jusqu’à une heure tardive, s’en était plaint auprès du seigneur local.
–     J’ai ouï quelque rixe hier soir. Avez-vous à déplorer de nombreux blessés ?
Le Saoud avait éclaté d’un rire tonitruant, dévoilant une rangée de dents blanches qui ressortaient avec éclat par contraste avec sa peau bistre et sa moustache d’ébène. Archiabald Von Espen avait eu l’honneur meurtri ; il avait d’abord failli taper du pied pour marquer son mécontentement mais s’était rappelé, juste à temps, que son interlocuteur bénéficiait de davantage de quartiers de noblesse que lui-même et il aurait été à ses ordres si le barbare était né impérial. Il avait donc patiemment attendu que le rustre anobli reprenne ses esprits et essuie ces grosses gouttes qui perlaient sur ses joues. Le patricien de la ville de Gizeh avait expliqué, dans le langage châtié de l’Empire qu’il employait à la perfection :
–     Mes frères Saouds sont un brin bruyants, je vous l’accorde. Nous sommes un peuple plutôt pacifique, mais quand il est question de commerce, nous avons tendance à hausser quelque peu le ton. Ne prenez point ombrage de mon hilarité, mais votre interrogation semble être celle de tous les septentrionaux. Je veillerai personnellement à ce que la garde maintienne davantage de calme la nuit prochaine.

 Extrait du « Triangle sous le sable », Ed Chloé des Lys, 2010.

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4 commentaires pour Le Triangle sous le sable – extrait n°2

  1. Gouttière-Jouroui dit :

    Il est navrant que ce livre ne m’ait pas laissé un souvenir identique à celui de ‘Le Rêve de Maximilien’ et le ‘Livre de Saon’.
    Soit dit en passant, les premiers paragraphes du premier cité ressemblent plus aux délires aériens d’une personne se prenant trop au sérieux qu’autre chose… Heureusement après, cela s’améliore, que dis-je, ces deux tomes-là sont plus proches des récits d’une Sainteté Papale de l’Ecriture, tellement ils sont captivants et renversants de suspense…

    Mais donc revenons à notre Doritos ensablé ! Ce qui est grandement perturbant dans ce livre, surtout après avoir lu une histoire cohérente chronologiquement sur 400 pages et quelques, c’est de se retrouver ici avec deux histoires distantes de quelques siècles sans aucun repère entre les deux… Qui plus est, l’apparence physique des différents personnages est tellement atypique qu’on en vient à se demander si on ne se retrouve pas embarqué dans une prolongation nauséabonde de l’univers glauque de Saroumane et empestant les Orques Molokhai…

    Mon commentaire vous semble probablement saugrenu et incohérent, mais je n’y peux rien : j’écris comme j’ai lu le livre. Ce Triangle Obtus sous le Sable Mouvant me fait regarder en arrière et avec nostalgie non feinte vers ses chefs-d’œuvre Divins qu’étaient RdM et LdS. Nous sommes vraiment passé de la GEDENE à la PEDPAT (Petitesse Et Déchéance de la Principauté de l’Ancien Temps)…

    Petit conseil à l’auteur : il serait peut-être judicieux de changer la photo liée à l’adresse URL du site… Ca me fait plus penser à Vincent Cassel (quelle sale gueule…) dans la haine qu’à un grand écrivain…
    Cela dit, même Ian Fleming a connu des passages à vide… Peut-être cela s’améliorera-t-il avec le temps ?

    François-Xavier Gouttière-Jouroui

  2. Je suis peiné que ce 3ème opus vous ai déplu. Vous comprendrez sans doute la raison de la distance de quelques dizaines d’années (et non de siècles) en lisant le prochain opus qui paraîtra cette année. Ce 4ème tome fait le lien entre la 1ère et la seconde nouvelle.
    Bonne soirée.

  3. Je crois que le lecteur/critique précédent est passé à côté d’une évidence : « le triangle sous le sable » tient plus du livre d’aventure fantastique que les deux précédents, plus analytiques de notre société sous couvert d’anticipation.
    Pas le même style non plus, même s’il s’agit du même univers imaginé.

    J’ai commencé par « Le triangle sous le sable » (qui peut se lire sans avoir lu les deux tomes précédents, soit dit en passant) et, je me suis laissée embarquer sans peine dans l’aventure. Les héros ont un abord physique différent et après ? C’est en cela que ce livre tient, selon moi, autant de l’anticipation que de la SF.

    « Le rêve de Maximilien » et « Le livre de Saon », même livre en 2 tomes, décrit une société, ses travers, et le destin croisé de quelques personnages clé. Une autre approche qui m’a plu mais d’une façon différente.

    Quant à l’univers de Gauthier Hiernaux, à la bannière de son site et au petit avatar qu’il a choisi, j’adore… C’est différent, intriguant, reflet de tout ce qu’il fait passer dans ses récits. Pour moi, de ce côté-là, absolument rien à changer !

    Je ne sais pas ce que son nouvel opus me réserve, s’il va me plonger dans une autre aventure ou dans une société en mal d’évolution.

  4. Un tout grand merci pour cette mise au point, chère Christine.
    Je te rejoins évidemment sur de nombreux points.

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