Le Rêve de Maximilien – extrait

Le jour du concours approchait à grands pas.
En un rien de temps, Jedro se retrouvait dans la file des apprentis à attendre d’être jugé par les Grands Maîtres.
Quand celui-ci vint, il pénétra dans une pièce de la taille d’un amphithéâtre où l’un de ses coreligionnaires remballait ses affaires en s’exclamant qu’il avait été jugé par un aréopage de sots prétentieux qui ne connaissaient décidément rien à l’Art. Il bouscula légèrement le fils de Gustavo en bondissant de la salle.
La peur au ventre, Jedro Abner se faufila jusqu’à une chaise sur laquelle il ne s’assit pas, placée devant un parterre de messieurs, pour la plupart d’un âge avancé. Il déclina son identité avant de sortir de son carton à dessins la dizaine d’œuvres qu’il avait exécutées pendant son apprentissage. Parmi elles se trouvait le Portrait de famille qu’il avait achevé le mois dernier et qu’il avait emporté malgré l’interdiction de son géniteur.
Le comité les examina sans émettre le moindre commentaire. Lorsque le dernier des vieillards eut déposé la dernière esquisse, le plus ancien joignit les mains en clocher sur les ailes de son nez.
–  Monsieur Abner, vous nous avez présenté là vos travaux exécutés pendant votre période d’apprentissage, est-ce exact ?
Jedro secoua convulsivement la tête sans prononcer le moindre mot. L’assemblée, comme le monde en général, le tétanisait.
– Veuillez répondre à haute et intelligible voix, Monsieur Abner.
Jedro se fit violence pour desceller sa bouche.
– Oui, M… Monsieur.
– Maître, je vous prie.
– Oui, Maître.
– Pouvez-vous nous rappeler qui était votre mentor, Monsieur Abner ?
– Le… maître-peintre Gustavo Abner… Maître.
Les juges se tournèrent vers le membre le plus jeune dont le sourire sépara le visage en deux parties inégales.
–  Maître Mynckt, je pense que vous connaissez le travail de Gustavo Abner.
– C’est exact, cher collègue, je me fais fort d’apprécier à juste titre son œuvre, s’écria l’homme avec beaucoup de ferveur.
– Et comment qualifieriez-vous son travail ? fit un gros type au visage rubicond, un religieux qui faisait partie du Comité de Censure du Saint-Siège.
Mynckt prit quelques secondes pour réfléchir. Il ne souhaitait pas que son enthousiasme soit trop manifeste mais il ne voulait pas utiliser des mots qui dénatureraient le fond de sa pensée.
– Le maître-peintre Abner est ce que je qualifierai de précurseur. Il n’hésite pas à s’attaquer à ces sujets religieux en mettant en exergue le côté humain de nos Dieux créateurs.
– C’est justement là où le bât blesse, intervint le Frère de la Censure qui suffoquait presque. L’école Parnasse, qui a, je le souligne, l’entière approbation du Saint-Siège, a édicté certaines règles que tant le maître que son élève ne sont censés ignorer.
–  Qui plus est, intervint un petit moustachu à la dextre du religieux, les sujets évoqués par cet apprenti nous déplaisent. Le côté divin a complètement  été effacé au profit du genre humain. Vous appelez ça une avancée ?
– Et puis ce portrait ! s’écria un maigre aux yeux fiévreux en sortant de son carton à dessins le portrait d’Ester réalisé au crayon gras. Une femme !!! Dénudée qui plus est!!! Ce garçon est un pornographe !!!
– Allons, comme vous y allez, Frère Stanislas, minauda Mynckt en haussant les épaules. Notre élève aura été mal conseillé par son maître. Je ne pense pas que nous puissions lui en tenir rigueur.
Jedro aurait voulu s’enterrer tant il avait honte. Quel mal y avait-il de réaliser un portrait de femme ? Et puis, les seules parties exposées qu’il avait dessinées étaient ses épaules et la naissance de sa gorge. Ester était sa sœur, pouvait-on lui reprocher d’avoir voulu l’immortaliser ? Il voulut se justifier mais les juges ne semblaient guère disposés à lui donner voix au chapitre.
Cet Aldous Mynckt paraissait porter son géniteur en grande estime. Peut-être tout n’était-il pas perdu…
Cependant, les membres du comité s’enflammaient chaque minute davantage et Jedro craignait de quitter la salle sous leurs huées.
Il baissa la tête et laissa passer la tempête.
Ses pensées vagabondèrent et virevoltèrent jusqu’à son père. Pour rien au monde, il n’aurait voulu le décevoir. Saon l’avait déjà désillusionné quand il avait quitté Ardena pour rejoindre une quelconque fratrie dans le Nord du pays. Gustavo en avait conçu un immense chagrin et sa cécité en avait sans doute découlé.
Le cadet des Abner n’en voulait pourtant pas à son aîné. Saon avait fait son choix. Jedro avait repris le flambeau avec d’autant plus de facilité qu’il avait la chance d’aimer la peinture comme sa propre vie. Il était en extase et craignait que son échec ne compromette non seulement sa carrière mais également celle de son mentor.
Il était tellement perdu dans ses pensées qu’il n’entendit pas le silence.
L’assemblée avait les yeux braqués sur lui. Seul son défenseur ne l’observait pas comme s’il s’apprêtait à sonner l’hallali.
Ses lèvres émirent un petit bruit de succion quand il ouvrit la bouche. Il serra les poings et baissa la tête.
– Jedro Abner, veuillez approcher, je vous prie.
Le garçon eut un tremblement et arracha ses pieds à la terre. Il s’approcha de la table et tendit la main vers le carton à dessins qu’on lui rendait.
Un greffier qu’il n’avait même pas remarqué renifla à sa gauche. Jedro referma ses doigts lavés à grands renforts de térébenthine sur le carton et tenta de le tirer à lui. Le vieillard ne lâcha prise.
–  Jedro Abner, nous n’apprécions guère les jeunes loups qui prétendent révolutionner le monde des Arts, et notamment de la peinture.
Le regard du porte-parole des juges s’était fait perçant comme s’il tentait de fouiller l’esprit du garçon.
– Vous avez eu de la chance d’avoir Maître Mynckt à vos côtés mais sachez que je sévirai à la moindre incartade.
Jedro Abner coula son regard vers la droite et rencontra celui de son protecteur. Il ne comprenait pas. Il se sentait comme un lapin invité à dîner par un couple de renards.
–  Bien que vos sujets soient plus que tendancieux, nous vous accordons le bénéfice du doute. Votre père, en tant que mentor, est le seul à devoir être blâmé. Nous enverrons bientôt une commission d’enquête. Cependant, avant de vous donner votre maîtrise, notre comité a décidé de vous mettre à l’essai une année supplémentaire afin que votre art perverti puisse trouver un ton plus juste. Vous intégrerez l’Ecole Parnasse de Rèmes dès la saison prochaine.
Davantage tétanisé par le retournement de situation que par la nouvelle, le jeune homme se laissa reconduire par le greffier. Ce dernier lui tendit une enveloppe qu’il venait juste de sceller.
– Vous trouverez tous les papiers et accréditations dont vous aurez besoin dans les mois à venir. Présentez-vous à l’adresse indiquée dans ce pli le jour dit à dix heures pile. Ne soyez pas en retard, Maître Kan ne souffre aucun retard.

Gauthier Hiernaux, Le Rêve de Maximilien, Ed. Chloé des Lys, Barry, 2007

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